¥ Digitized by the Internet Archive in 2010 with funding from University of Ottawa http://www.archive.org/details/lapresseetlaguerOObain PAGES ACTUELLES 1914-1915 <=f=> <=§<=> «=§« cfo a Presse**»*/** et la Guerre L'Action "Française Choix d'articles recueillis PAR Jacques BAINVILLE Rédacteur à l'Action Française PARIS BLOUD & GAY, ÉDITEURS 7, PLACE SAINT-SULPICE, 7 1915 Tous droits réservés. 1 Note de r éditeur. ■s Les pages suivantes rassemblent un choix d'articles gui ont paru dans /'Action Française, sous la signature de ses principaux NdttclgtirS, depuis les dernières journées de juillet 101 ri. /ors/jue apparut la menacé dê\ la guerre, jusqu'au mois de janvier 1915, Ces articles sont répartis entre un certain nombre de\ fabriques qui, dans leur variété, témoignent que /Action! Française s'est placée à un point de rue purement] national. Qu'il s'aijit de politique intérieure ou de po/i-\ tique extérieure, /Action Française n'a pensé (juà lai France et et l'union entre Français, face à l'ennemi M Elle a mis au service du pays tout ce qu'elle avait d'auA torité. De là ses campagnes « pour le gouvefnemenm établi », comme ses campagnes contre les tentatives de\ division fondées sur la guestion religieuse. Le rôle gue jouent les idées dans tous les grands évéA nemenls humains et qu'elles n'ont pas mampié de remplim dans l'immense conflit actuel, est mis en relief par lai série remarquable des études consacrées à l'élut mental d I' Allemagne et aux principes directeurs de l'esprit public allemand. Les causes philosophiques et historiques de le guerre de 10L'> reçoivent ainsi une explication générale du plus haut intérêt. Par ce résumé des travaux île /'Action Français pendant la première période de la guerre, le lecteur aurc une vue claire de la ligne suivie par ce journal (jui c conquis, au cours de ces dernières années, une influena si considérai/le sur nue large portion de l' opinion pu- blique. I Le devoir national ^e moral. La seuli' chose triste est de penser à ceu.r qui restent. (Lettre d'un soldat.) A l'heure où l'on écrit ces lignes, rien n'est moins issuré que la paix ou la guerre. La paix sourit à tous, ^a guerre est une charge subie, certes, par tous, mais lont l'essentiel n'est assumé que par quelques-uns. Heu- eux, on peut le dire aujourd'hui, heureux ceux dont es cœurs et les bras auraient le privilège de combattre, le s'exposer et de frapper ! Leur sort est particulièrement inviable pour ceux qui entrevoient, plus émouvant [ù'aucune . parole possible, le cortège des filles, des emmes el des mères qui, étreintes d'angoisse, donne- ont, peut-être avant peu de jours, les embrassements lu départ ! Et c'est à elles, à colles qui se voient déjà ffligées et meurtries par l'événement, que je ne sau- ais m'empècher de demander quelque chose de leur )itié pour les autres, pour ceux, bons Français, qui ne fârtent pas. bien qu'ils fussent nés aussi pour partir. Je pense aux vieux soldats. Je pense plus amère- ment encore à ceux qu'une cause physique ou morale etient loin des champs de bataille et qui, demeurés onscients de toul ce qu'ils doivent à l'air et à la terre le la patrie, se demanderont comment faire [tour payer h ACTION FRANÇAISE une équivalence du sang que leurs amis et leurs livres s'en vont verser. Pour moi, je ne puis me tenir de nie. voiler les yeux à la pensée de tel et de tel, et de tel encore, que j'ai vus travailler tant d'années auprès de nous et qui, un de ces jouis, devront prendre congé pour la lutte suprême. Ces bons Français, ligueurs, camelots du Roi, étudiants d'Action française ou mem- bres de nos Comités directeurs, auront longtemps étudié, approfondi auprès de nous toutes les raisons d'être du devoir envers la Patrie. Ils nous auront prêta les lumières de leur pensée. Nous leur aurons prêté, à notre tour, les noires. La plume et la parole auront multiplié et propagé à l'infini les éléments, les condi- tions, les conséquences île la vérité politique ; et tout à coup, sur un signal au canon, au clairon, ce collabo râleur, cet ami, nous auront quitté, le fusil sur l'épaule ou l'épée à la main, s;ms qu'il nous soit possible de mareber auprès d'eux pour les suivre ou pour leui donner, dans notre mesure, humble, certes, mais effec tive, l'exemple el la leçon de la conformité à ce lonj enseignement mutuel ! Il n'\ a rien de plus pénible pour les esprits chargés d'iine pensée certaine, d'une volonté définie, que ce brusque arrêl imposé par la vie devanl l'acte décisif qui les réalise. Il est beau de mourir pour l'idée à laquelle on se donne; il n'est pas moins beau de vivre poul elle, quand partout notre vie atteint à ce maximum d'intensité de dévouement, de détachement, — le coin bat ! Ceux des nôtres qui ont connu, dans leur jeu- nesse ou leur maturité, le bonheur, la douceur «le pois ter les armes en se préparant à la défense du sol sacré ceux, moins favorisés, qui, tout enfants, se sont sentis appelés à celle existence sublime, el qu'un soi! in LE DEVOIR NATIONAL flexible en a détournés, ceux-là nie comprendront, car nous pouvons nous plaindre ensemble de ne pouvoir donner à la Patrie commune que ces ombres sans chair, nos paroles et nos pensées ! Eh bien, que du moins ces pensées et ces paroles, s'il en est encore temps, lui servent. Qu'elles dressent dans tous les esprits un autel, aussi solide, aussi durable, aussi éclatant que possible, au culte de ces armes que d'autres porteront, à la religion de cette discipline que d'autres observeront, à l'honneur du drapeau qui sera défendu, hélas ! par d'autres que nous. Si nous n'exer- çons pas sur l'agresseur l'action directe désirée, déve- loppons du moins une influence utile. Il ne nous appar- tient plus de donner des conseils ni de tracer sa ligne de conduite à la magnifique jeunesse qui marcha avec nous contre l'ennemi de l'intérieur avant que d'aller affronter l'ennemi au dehors. Mais, comme elle aime ses anciens chefs, comme ils savent qu'elle leur est passionnément dévouée, nous pouvons bien lui dire de reporter ce dévouement et cette affection (afin qu'elle déborde, de beaucoup, le simple devoir) sur les chefs militaires que demain peut-être va leur donner. Qu'ils soient des soldats accomplis ! Je ne dis pas seulement des guerriers : le sang français y suffirait. Qu'ils s'ef- forcent d'être bons militaires professionnels. Que leur docilité, leur impassibilité, leur esprit d'abnégation, soient cités en modèle. Il faut des modèles partout. Que ces modèles soient donnés par l'unanimité des Came- lots du Roi, des Etudiants et des Ligueurs d'Action française. Il y a des moments où une élite d'hommes peut tout emporter. L'ACTION FRANÇAISE En poursuivant la même hypothèse cruelle, on me permettra de reposer aussi le regard sur ceux de nos amis qui, jeuues ou déjà anciens, iront à la frontière en qualité de chefs. Simples chefs d'escouade, meneurs de compagnie ou d'unités plus vastes encore, leur grave I sereine allégresse nous cause autant d'envie et d'ad- miration que l'entrain sérieux et l'enthousiasme réfléchi des jeunes soldats. En prenant les responsabilités dont le poids est proportionné à leur grade et à leur fonction, nous voyons bien qu'ils les ont prises dans la plénitude du sentiment des services sollicités et obtenus par la volonté supérieure de la patrie. Débutants, vétérans. s'ils sentent que la charge est lourde, quelle joie pour eux de sentir aussi que. du moins h quelque degré, il dépendra de leur sang-froid, de leur courage, de leur initiative et de leur science de refouler une invasion, de la refouler loin de Fiance ! L'esprit que nous leur connaissons nous assure que ce sentiment de haute clairvoyance décuplera la vigueur de leurs facultés. Les hommes de ma génération ont connu l'officier sceptique, le vieux militaire à la Picquart. murmurant à la eanlonnade que la manœuvre ne sert de rien, que la guerre n'aura jamais lieu. D'autres concédaient la possibilité du péril, mais ils niellaient leur confiance dans les idées démocratiques ou libérales, estimant qu'elles seules pouvaient fournir les éléments moraux de I ell'orl populaire : elles dont l'effet le plus sùrélail. au contraire, de détourner le peuple de la discipline militaire en même temps que du devoir national ! D'autres enfin, parmi les officiers de l'ancien style, allaient jusqu'au pacifisme tout net. car. disaient ils. à mettre les choses au pis et en supposant une guerre, nul sentiment' (pie celui de la justice offensée n'était Il: DEVOIH NATIONAL capable de mettre debout la nation qui, alors, sérail invincible... On peut parler de ces chimères au passé. Les militaires qui les professaient les ont désavouées, les uns devant l'évidence de la vérité et les autres sous la poussée des circonstances. Un moment égarés, ils ne peuvent plus s'attarder à de telles vieilleries. Depuis trois ou quatre ans, l'action les a ralliés tous. Mais ces convertis n'ont pas eu à taire la leçon à leurs nouveaux camarades, car ceux-ci étaient tout imbus du même esprit nouveau qui ressemble au souffle de la respira- tion d'un peuple rajeuni. * * Cet esprit militaire, grave, clairvoyant, incapable d'irréflexion et d'emportement, mais immuablement résolu, c'est celui que, depuis quinze ans, nous ensei- gnons, pour notre part, au reste de la France. Nous n'avons pas la fatuité de soutenir que le moral du corps des officiers puisse nous devoir quelque chose, nous affirmons même l'inverse : c'est au vieil esprit militaire français que nous sommes allés demander nos leçons. C'est lui que nous avons écouté avec une atten- tion et un respect qui n'excluaient pas la raison cri- tique. Tous nos sentiments sur l'autorité, la continuité, la hiérarchie, la responsabilité, nous viennent en très grande partie de ce noble esprit. La corporation mili- taire est fille de l'histoire et de l'expérience autant que du génie el de la science. Ses décisions spéciales nous ont souvent guidés dans nos jugements généraux. Rien d'étonnant donc à ce qu'une sorte d'accord profond, de concordance sponlanée ail été remarquée entre les principes de notre milice civile et les règles de l'organi- sation militaire. Mais nous serions très tiers si. comme 8 1. ACTION FRANÇAISE on nous l'a dit souvent, la confrontation de notre réa- lisme politique avec les directions supérieures de l'art de la guerre avait affermi ou développé l'esprit, Ja volonté, la haute confiance de ceux de nos amis qui peuvent avoir rang de chefs ! Il y a quinze ans que nous nous appliquons non seulement à donner un cerveau, un chef, un chef héré- ditaire, à la nation française, mais encore à lui retrem- per le moral. C'est à ['Action française que, au moment d'Agadir, un adversaire clairvoyant, M. Etienne Rev, faisait le principal honneur de ce qu'il appelait la renaissance de l'orgueil /'nuirais. Nous avons^oujours été opposésà tous les vertiges, celui de l'orgueil comme les autres, celui de l'orgueil personnel comme de l'or- gueil national. Mais si, dans l'ombre et à l'écart, en un temps où nous n'étions connus encore que d'une élite, il nous étail pourtant possible de servir dans cette direction, nous conservons l'espoir de pouvoir servir encore, au même grand objet. \ défaut d'armes, nous nous efforcerons i complète L'élan militaire et la sage prévision des chefs. Elle contribuera au succès, car elle soutient ceux qui versent sans faiblir le sang le plus géné- reux. Brisant la gangue politicienne qui 1 enserrait, la France s'est fait une Ame cornélienne; ou, pour parler plus dignement, elle a retrouvé son âme cornélienne. La soumission de l'individu à la cité, voilà ce qu'a chanté, d'un accent incomparable, le vieux tragique Normand. voilà ce qui rend son œuvre immortelle. Horace, le Cid, Polyeucte, ll<) Hier, c'est au nom d'une patrie un peu abstraite que nous sollicitions les sacrifices désirés par la vigilance et la prévoyance. Le grave Cortège des Morts, appuyant et motivant nos adjurations, sera irrésistible demain. Il ne faut pas l'évoquer prématurément. J'ose insis- ter pour que rien ne soit fait qui risque de détendre ou LE DEVOIR NATIONAL I7 d'amollir les libres dans ce degré de tension courageuse auquel l'àme française est revenue depuis trois mois. La vie religieuse associe merveilleusement la consolation à la plainte. Elle unit à l'attendrissement le réconfort. Les tristes formes agenouillées dans l'obscurité des églises se relèvent évidemment plus vigoureuses après avoir pleuré et prié. La vie civile ne dispose pas de telles ressources. Là, je voudrais que ceux et celles qui ont consommé le sacrifice irréparable el déiinitif n'en- tendissent parler que de leur service sublime, de l'hon- neur qu'il emporte, de la gloire qu'il distribue. Ce voeu n'est, d'ailleurs, pas une imagination. Bien des familles exemplaires ont donné ce spectacle de la plus ferme sérénité. La mort qui les a frappées souvent de plusieurs coups ne semble pas les avoir atteintes, tant le sort du pays et de son drapeau leur étreint le cœur. Visiblement, on y diffère l'heure des larmes, ou elle est jalousement dérobée à tous les regards : pour ces Français et ces Françaises de toutes classes et de toutes régions, mais également de l'élite, le maître souci, c'est la France. Osons désirer que tel soit le souci de tous. Pour le maintenir intact où il est, et s'il est possible pour le généraliser encore, osons et sachons enseigner raisonnablement l'espérance. Personne n'a le droit de s'alarmer avant d'avoir reçu la certitude du trait fatal . Pour ceux qui vivent dans les transes alternatives de mortelle inquiétude et de l'espérance é lancée, il faut mettre en commun l'histoire de ce jeune paysan pro- vençal qui m'a été écrite, l'autre jour, de nia petite ville. Il était parti des premiers, et, depuis le 6 ou 7 août, sa femme n'avait plus reçu d'autres nouvelles que l'énigmatique mention de « disparu au 8 août ». Je 18 l'action française l'avoue, on désespérait. Et soudain, à ]a fin d'octobre, un feuillet de son écriture est venu annoncer qu'il était prisonnier, guéri, dans une forteresse d'Allemagne et, en même temps, démontrer que dans cette guerre sem- blable à celles du passé, en dépit de tous nos fameux progrès modernes, un silence de dix semaines n'em- portait aucun sens plus défavorable qu'autrefois ; la somme des énergies d'un corps jeune est presque sans limites ; les aventures de la guerre sont pleines de mer- veilles. C'est donc à l'idée du bonheur toujours pos- sible qu'il faut vouloir se confier quand on ne sait pas. Il faut le vouloir faut par patriotisme que par vigueur d'esprit et droiture de cœur. Il y a du sophisme et de l'erreur dans une faiblesse trop prompte. Elle enveloppe aussi une mauvaise action. Nul de nous n'a le droit d'ajouter des tristesses gratuites au flot douloureux, ni d'ouvrir sans motif de nouvelles carrièrss à tant de justes afflictions ! En ni'cxprimant ainsi, au nom d'un bon sens assez humble, je ne crois rien écrire de contraire aux doctrines qui ont tiré de l'espérance et de la foi une vertu supérieure aux forces humaines. Ces paroles concordent avec les données de l'ordre public et de la santé de tous. Si haut quesoil porté le deuil des femmes de France, ou plutôt justement parce qu'il est porté dans une sublime fierté, elles ne peuvent pas le traîner sur le> terres indécises du doute. Il est sûr comme le marbre ou il n'est pas. Et s'il n'est pas, la confiance soit maîtresse ! Nous avons admiré, il y a trois mois ou trois siècles, dans l'ancienne saison qui vit les adieux du départ, la rigide beauté véritablement statuaire de celles qui restaient envoyant partir. Ni l'accent de ces lignes ni leur expression de vaillance n'ont pu varier ni I.E DEVOIR .NATIONAL IQ fléchir, mais l'habitude a donné une vie plus souple aux figures mystérieuses de l'attente et du bon espoir. Il semble, en outre, qu'entre des êtres ainsi soumis aux menaces du même terrible destin, circule maintenant sous les rapports divers de l'attention réciproque, de la compassion ou de la charité, une atmosphère d'amilié plus sensible et aussi plus réelle parce qu'elle est plus active. L'air de France, qui a séparé beaucoup, com- mence à réunir. Les distances morales se sont raccour- cies. Le langage s'est unifié, les communications se sont rétablies. Des ànies vigoureuses savent tromper le trouble et dévorer les heures en s'appliquant à provo- quer et à multiplier ces bienfaits qui jaillissent d'une étroite communauté dans l'épreuve, et il en résulte par- fois que telles larmes suffocantes, très longtemps re- foulées, ont fini par être versées sur la peine des autres : généreuses, donc adoucies ! Ghers amis de Y Action française tombés au champ d'honneur, que disent donc vos âmes héroïques et lu- cides de cet aspect du paysage de la Patrie :' En nous rassurant, comme il le faut et comme on le doit, sur ceux qui peuvent mourir, en différant l'hommage mérité par ceux qui sont morts, nous ne pensions encore qu'aux victimes de cette guerre, mais il n'est pas possible d'oublier que le printemps de l'an- née funèbre a commencé de manière à nous bien avertir que la faux qui allait trancher si abondamment serait impitoyable pour les têtes les plus sacrées. Février a ravi Paul Déroulède et mars nous a enlevé Mistral. Août, Lemaitre. Après le carnage royal fait à Sarajevo et qui semble avoir voulu mettre fin à 1 essor d'un 20 L ACTION FRANÇAISE grand rêve, la douleur qui a blessé Pie X n'empêche pas la fin de ce Père de ressembler à l'agonie paisible du moissonneur dont la journée est faite, l'omvre ae complie, et qui n'attend plus que la récompense : l'iné- galité devant la mort n'a jamais été mieux montrée pour ceux qui achèvent l'acte de la vie et pour ceux qui le manquent. Depuis dix mois plus que jamais, la mort a détruit uniformément l'utile et l'inu- tile, ce qu'on estimait et ce qui n'était de nul prix, dation, partis, tout a été décimé et décapité. Il n'est aucun moyen humain de prononcer un jugement sur cet ordre qui aggrave sans le changer le commun train des destinées de tous les hommes et pour tousles temps. Mais un statisticien pouvait se demander froidement. voilà quelques mois, quel changement apporterait cette aggravation du sorl général. Aujourd'hui, l'épreuve est faite, la réaction déterminée, l'hypothèse d'épuise- ment ou (le. découragement se liou\e tout à l'ait écartée pour notre France ; la vertu militaire a réouvert d'un seul coup toutes les sources de la \ie. et le jn\ eux éton- nement des premières victoires paraît bien avoir recréé dans un peuple nouveau l'ample fécondité des vieilles espérances. Charles M m rras. ■>. novembre [Qi4i II La guerre. Alsace et Lorraine ! Quelle journée que ce dimanche d'hier ! Ni excita- tion ni ivresse, rien qui sortît des mesures de la grave raison. Ou ne rit pas, on ne chante pas à l'heure où coule un si beau sang ! Mais de tous les points de la ville, semblait monter un cri de joie qui, arrêté au fond des gorges, s'échappait des yeux et des fronts, comme un trait de lumière ardente. Nous avions appris, la veille au soir, Allkirch, puis Mulhouse et, les débris de notre rédaction ajoutés au reste de notre équipe de linotypistes, nous avions au petit matin bu un verre de vin de France en l'honneur du retour des drapeaux en Alsace et des poteaux fron- tières bienheureusement arrachés. Le jour s'étant levé, un fiacre attardé nous rapatriait, Pujo et moi, dans notre quartier, quand nous sommes tombés au coin d'une rue sur un détachement assez considérable, un bataillon peut-être, de soldats qui. traversant Paris, prenaient quelques minutes de repos. Les premiers feux de la matinée tenaient déjà toutes les pentes du ciel et la bonne nouvelle faisait apparaître plus beau le jour d'aurore que reflétaient ces visages étincelanls du patriotisme de la jeunesse ! Au furet à mesure que L ACTION FRANÇAISE nous passions devant eux, nous les saluions tous, pres- que un par un, avec un mélange de respect profond et de confiante amitié ; et puis, comme il nous souvenait que sur la même route, quatre mois plus tôt, s'était déroulé le cortège de Jeanne d'Arc et que nous avions fait halte en ce même point pour regarder passer nos amis des grandes Ecoles, qui nous adressaient leur signe d'intelligence et de sympathie, nous eûmes la grande joie de reconnaître, dans la troupe en armes, parmi certains qui îépondaient avec plus de vivacité à nos salutations chaleureuses, trois ou quatre de nos Camelots et de nos Etudiants : plusieurs noms nous vinrent aux lèvres. De quel cœur nous nous fussions arrêtés pour tenter de serrer telles et telles mains amies ! Il nous sembla meilleur de ne pas déranger la perfec- tion matérielle, la pompe stricte et l'ordre sévère de la petite armée au repos, et non loin, la statue de Jeanne d'Arc, deux fois dorée par le baiser de la lumière, sembla nous faire signe que, en effet, mieux valait suivre notre chemin sans rien mêler qui lût d'a- mitié personnelle à la grande amitié française unie sous le drapeau, en marche contre l'ennemi. La journée qui suivit ce splendide malin fut remplie tout entière des mêmes effusions, de leur ardeur sou- tenue, de leur plénitude exaltante. Quand elle s'acheva, comment ne pas sentir et ne pas se redire à soi-même combien une allégresse nationale apaise, réunit, récon- cilie les citoyens quand, surtout, elle s'interdit par sagesse de trop se répandre au dehors !... Minuit n'a pas sonné que les clairons de l'est envoient un nouveau cri de bonheur ; le col du Bonhomme couronné par nos troupes, Sainte-Marie-aux-Mines reconquise par nos couleurs, et de cette crête des Vosges, qui domine l.A GUERRE 23 Golmar, les plaines de l'Alsace appelées du regard comme Je champ sacré de la résurrection nationale. Charles Maurras. io août 1914. Le noeud de la guerre. Psous touchons au moment où il faut trancher le nœud de la guerre ; et, en dépit des paniquards, il sera tranché. Dans un temps et sous un régime sans pré- voyance, nos grands chefs militaires ont prévu. La per- fection de la mobilisation, la perfection de l'armement, en furent deux preuves convaincantes. L'avantage dans la tactique suprême ne saurait pas ne pas en être une troisième. D'ailleurs, en dépit de défaillances civiles, tout ce qui s'opposait par les armes à l'irruption de l'ennemi a été, est et sera admirable. Donc, jusqu'au bout, cohésion et confiance ! Je rappelle, après trois semaines, le mot de départ d'un officier de nos amis, qui chante encore à nos oreilles et que tous les rensei- gnements viennent corroborer : « Nous a/Tacherons la victoire. » « Arracher » est le terme exact. L'armée allemande est, dans les circonstances actuelles, non seulement une armée sérieuse et nombreuse, mais encore une armée désespérée. Elle sait fort bien qu'elle joue son va-tout. Je veux dire qu'elle est déterminée, devant Paris, à la même hécatombe que devant Liège, avec cette diffé- rence que. s'étirant sur l'aile marchante, elle court follement les pires risques et jusqu'à la fin. Mon avis, basé sur la simple observation de cette course à la mort, est que cette marche dramatique et incomplète d'une fusée d'armée sur notre capitale vise plus à une impres- 2 4 l'action française sion morale qu'à une offensive réelle. Les Allemands savent fort bien que Paris est un énorme morceau, surtout dans les conditions où ils l'assaillent. Mais leur commandement supérieur et l'empereur comptent le retentissement de la nouvelle européenne: l'armée allemande sous les murs de Paris... Cette avancée si hasardeuse est en quelque sorte une opération de Bourse, destinée à rendre la hausse à leurs cours — politiques et militaires — fortement compromis par la marche des Russes sur Berlin. Ils jouent leur ultime carte sur la terreur. Leur calcul sera déjoué. Déjà ils doivent dégarnir leurs corps d'armée de Belgique afin de se porter sur la ligne d? ta \istule, demain sur celle de l'Oder. Ceux qui comptent uniquement d'après le temps se trom- pent, attendu que pour s'opposer à l'avancée des Puisses avec quelque, chance de succès, il faudrait que huit à neuf cent mille Allemands lussent d'ici huit jours en ligue de bataille aux bords de l'Oder. Or cela est totale- ment impossible, à moins de lâcher la proie française, il en résulte que l'empire allemand est à l'heure actuelle à la minci d'un avantage, même partie.], des français sous les murs de Paris: avantage que nous ne pouvons |»as ne pas remporter dans un délai va- riahle. élanl donné que nous n'avons subi aucun désastre. Ih'cn mieux, d'après les communiqués officiels, nous avons refoulé l'ennemi à noire aile droite, et le fil qu'il étend sur Paris ne doit plus être bien solide. Enfin, il ne faut jamais oublier que si l'armée aile mande s'efforce de gagner Paris à toute vitesse, dans un simulacre d'iinestissemeul, l'empire allemand est lui même investi par l'Angleterre- Il t>s' dans la situa lion (l'un homme, garrotté de plus en plus étroitement . I>\ (.LERHK qui se dépense en délentes musculaires excessives, jug-r qu'au moment où il ne pourra plus bouger. Nous por- tons le poids de ses dernières ruées, et c'est un grand honneur, mais elles nous feront moins de mal que ne l'espère la Bête barbare. Elle arrive à nous exténuée. Nos armées finiront bien par l'abattre. J'écris ceci avec une conviction absolue, aussi absolue que celle qui nous a toujours guidés, Bainville et moi, dans nos études sur la puissance et la pénétration aile- mondes en temps de paix. Car, je puis bien l'avouer, nous sommes tous ici des maniaques de la visée alle- mande, et elle était, depuis la fondation du journal, le sujet constant de nos entretiens. C'est qu'aussi com- ment ne pas réfléchir au bondissement possible du fauve ramassé au centre de l'Europe, les griffes et les crocs en avant, et que ses avantages de 70-71 avaient simplement mis en appétit. On ne saurait trop s'éton- ner de l'insouciance et de l'aveuglement des effroyables imbéciles qui nous rapportaient, de Berlin ou de La Haye, des observations et des conclusions pacifistes ! Mais ce n'est plus le moment de récriminer. Néan- moins je serais curieux de savoir à qui sera attribué le prochain prix Nobel « pour la paix » et si Guillaume II ne posera point sa candidature. Je répète, pour finir, que les événements de la vie, petits ou grands, ont un sens et une direction. Ce n'est pas pour rien que les forces réunies de trois grands peuples ont été déclanchées tour à tour par la folle maladresse diplomatique de l'Allemagne. Ce n'est pas pour rien que la France a réussi sa préparation à la guerre, grâce au couvert belge, et que la ville de Liège a fait cette résistance héroïque sous la direction du grand homme de guerre qu'est le général Léman. 26 l'aCTION FRAKÇAIS1 Ce n'est pas pour rien qu'une année incomparable, formée de la fleur de notre jeunesse et d'une élite incomparable d'officiers, oppose à l'inondation germa- nique une digue mouvante qui n'a encore crevé nulle part. Le nœud redoutable va être tranché. Prions Dieu pour qu'il le soit bientôt . Léon Daudet. 5 septembre ifji4. Paris. Prenez Paris ou mourez. Paroles attribuées à Guillaume II. Paris csl une ville de la plus haute el de la plus puissante originalité et à laquelle les Allemands — même domiciliés tic longue date — n'ont jamais com- pris absolument rien. Etant né natif de ce bel endroit et m'enorgueillissant de charrier dans mes \eines un double iîlon provençal el breton, qui sont les deux pro- vinces de France demeurées sans doute le plus au- tochtones, j'ai toujours constaté clans Paris une con- jonction, une fusion, un amalgame des éléments les plus divers de notre nationalité, rejoints par l'incom [•arable continuité de l'effort politique qui fut celui de la monarchie française. L'air qu'on y respire a le goût de l'histoire, sur le plan de l'immédiat et de l'ins- tantané. La compréhension de notre race, fine et clas- sique, \ est raccourcie de la moitié du trajet. I.ani biance y vient en aide au rêve. C'est pour cela que les hommes les plus occupés deviennent à Paris, à cer- tains moments, des flâneurs, et que les voluptés des lazzaroni napolitains ne sont rien à côté des médita- tions des travailleurs de Paris : LA GUERBE 2" Et le sombre Paris, en se frottant les yeux, Empoignait ses outils, vieillard laborieux. Je cite ces vers archiconnus de Baudelaire, parce que Baudelaire a souvent et magnifiquement chanté la cité de Villon. Mais Paris n'est pas souvent sombre, et il ne peut donner qu'aux noctambules fatigués l'impres- sion d'être un vieillard. La pimpante fraîcheur des quais de la Seine le pré- servera toujours des moindres rides, — l'antiquité n'étant pas la vieillesse, — et la ceinture d'eaux et de forêts le soustrait pittoresquement à la fauïx du temps. Paul Arène prétendait que les bois de Meudou et de Viroflay lui rappelaient les maisons de Sisteron, et je soutiens que le haut Montmartre a la saveur des ruelles de Villeneuve-lès- Avignon. Quand mon père écrivait Sapho et parcourait eu ma compagnie cette grande banlieue, de lignes si délicates, où il avait passé sa jeunesse, nous nous amusions des analogies que ces endroits privilégiés offrent avec d'autres qui nous étaient chers « là-bas, près d'Arles, où le Rhône est stagnant». L'unité politique de la Patrie, qui n'a rien de com- mun avec la centralisation, a créé, dans la capitale et autour d'elle, ces merveilleux prestiges qui nous la rendent si précieuse et si chère. On ne connaît point la France sans Paris. L'envahisseur allemand, de tout temps, avait fait de Paris son objectif. Mais l'histoire, depuis sainte Geneviève, s'il la connaissait, lui aurait appris que les difficultés d'un assaut immédiat — seule combinaison dont l'offensive russe lui laisse la possibilité — y sont infiniment plus considérables que celles de l'investisse- ment. L'investissement, avec nos armées vigilantes et 20 L ACTION FRANÇAISE animées d'un esprit héroïque, apparaît comme une folie. L'assaut apparaît comme une folie pire. La ville, par sa masse et l'amplitude de son camp retranché, équivaut à plusieurs corps d'armée. Elle offre, eu dehors de ses travaux d'art, dont les techniciens connaissent le nombre et la résistance, une accumulation d'obstacles naturels, formés parles multiples boucles de la Seine et les hauteurs, qui n'a peut-être pas son équivalent au monde. Elle est, dans toute l acception dii tëfîtïé, une place forte en mémo temps qu'un point d'appui pri- vilégié, qu'un pivot, pour la manœuvré dés tfoiipêsqui la défendent. Pressés par les circonstances, les Alle- mands, dans leur marche désespérée, il ont pas pesé ces difficultés insurmontables, et c'est ce qui causera leur perte. Leur erreur apparaît nettement dans ces épouvantails naïfs (jue sont les lâchers de leurs « Taubes », croque- mitaines de l'air déjà usés et qui l'ont rire les petits enfants. Quelle drôle de conception ces hommes lourds, accoutumés aux lourdes hypothèses el aux amplifica- tions illégitimes, se l'ont-ils donc du tempérament français? Lis s'imaginaient que quarante- quatre atis de paix âVaiénl énervé notre fibre nationale au point delà rendre incapable de résistance ! Ils ont déjà dû sape. cevoir. au chiffré de leurs Morts el hors de combat, que cette présomption étail aventureuse. Mais celte sur- prise n'est rien à côte de celle que leur méflagé Paris. < amendant beaucoup denlre eux oui l'ail à Paris de longs séjours, ) on! eu des installations, des maisons de commerce, des relations, de puissantes attaches. Ils SÔni allés dans les théâtres, dans les cafés, dans les cercles : ils <>nl ('coulé et recueilli des con\ersalions, pris des notes, mûri des plans pour le jour de la grande LA GUERRE 29 affaire, dressé et transmis des rapports, reçu des sub- sides et des félicitations pour leurs travaux. Mais l'on voit aisément par ou péchait celle besogne du temps de paix : par une méconnaissance totale de ce fond du tem- pérament parisien, à la fois héroïque et railleur, que fait remonter la circonstance tragique, et qui l'ennoblit en permettant de la surmonter. Les scribes de Berlin, sur la foi de leurs commis voyageurs, s'imaginaient que les Parisiens seraient saisis d'épouvante à l'approche des armées du kaiser, que les crottes explosives tombées de leurs il taubes » jetteraient la consternation dans la grand'ville. Elle en a vu d'autres, la grand'ville. Elle n'en est pas à un Vandale ni à un Ostrogoth près. En dépit des rodomontades germaniques, elle a duré et elle durera. C'est le cas de dire qu'elle les enterrera tous. Si \ous voulez mon avis très net, la méthode d'élouf- fement progressif et d'expropriation calculés, que poursuivait l'Allemagne depuis div-sept ou dix-hui- ans. dans nos métiers, sur notre sol, dans notre sous- sol, était beaucoup plus dangereuse et meurtrière que ia guerre et l'envahissement d'aujourd'hui. Sa marebe sournoise nous menaçait davantage que sa marche mi- litaire et avouée. Encore quelques années, et nous aurions commencé à mourir lentement sous l'étreinte, hésitant à déchaîner nous-mêmes la guerre générale que nos mauvais voisins ont si légèrement déclarée. La situation actuelle, si dramatique qu'elle soit, esl de beaucoup préférable, surtout étant donnés les atouts que nous avons, par nos alliances, dans les mains. Au moins les \ertus guerrières de notre race peuvent s'y donner libre carrière. Par ailleurs, ce propos de Guillaume II, cet encou- ragement à ses soldats : « Prenez Paris ou mourez », 3o L ACTION FRANÇAISE rappelle celui du monsieur, indigné mais . prudent, qui disait à son voisin de fauteuil, pendant une mani- festation de « philistins » au Théâtre-Libre : « Prenez ma canne et tapez dessus. » Il est vraisemblable que les combattants du grandiloquent Gott-mit-uns, échap- pant aux tenailles de l'alternative et talonnés par les événements de la Prusse orientale, occidentale et de la Pologne allemande, préféreront tout bonnement rentrer chez eux, non snns avoir reçu une de ces leçons qui comptent dans l'histoire de la Kultur. Léon Daudet. 8 septembre iqi4< La perfection. Quel beau communiqué apporte à nos lecteurs le numéro de ce matin ! L'ami dévoué qui veut bien se rendre plusieurs fois par jour au gouvernement mili- taire pour y rcce\oirles textes officiels est un musicien distingué. Je \iens de lui demander s'il y a dans le répertoire universel une phrase de mélodie qui puisse être raisonnablement comparée à ces douces paroles : u I l'aile gauche notre succès s' accentue... Nos progrès ont continue... Les Allemands nous ont abandonné le... Nous avons pris un nouveau drapeau... Au centre, l'ennemi a cédé sur tout le front entre Sé:anne et Revigny... » Enfin ceci, qui confine à la plus hante poésie, car une vérité, demeurée triste, v est déjà trans- figurée par la flamme de l'espérance : « Dans I Ar- gonne les Allemands n'ont pas encore reculé. » Notre ami musicien a dû concéder que la langue des dieux ne nous ravit pas aussi haut que le mâle souille accouru des collines de la Aictoire ! LA GUERRE 3i Le gouvernement a senti que des félicitations à l'armée s imposaient. Le cœur de la nation se sentira un peu desserré de ces liens de silence qui le gonflaient. On voit avec plaisir que M. Poincaré, dans sa lettre à M. Millerand. n'oublie ni les soldats, ni les chefs, ni l'idée stratégique, ni la réalisation tactique. Nos Français ont toujours aimé le travail bien fait, l'œuvre accomplie. Ils sont fiers de considérer aujourd'hui qu'en des jours de hàle et d'angoisse, sous la menace d'un ennemi redoutable, il se soit trouvé une élite de plu- sieurs centaines de milliers d'entre eux pour concevoir et exécuter, chacun dans son ordre et chacun à son rang, une idée militaire dans sa perfection. Ah ! quand nous disions que notre beau pays n'était ni mort ni mourant et n'avait nulle envie de mourir ! Il est délicieux de songer que ce sont MM. les Boches qui en font l'expérience, eux qui sous mille formes ex- pédiaient partout notre avis de décès ! Chaules Maurras. 12 septembre 1 9 1 4 . Récit des temps mérovingiens. En ce temps-là, comme de nos jours, les préfets, les édiles, représentants du pouvoir central et magistrats municipaux, se dérobaient quelquefois devant l'ennemi, cet ennemi étant barbare, ce barbare dur et cruel. Alors se levaient les évoques. Simples surveillants du clergé, organes d'un pouvoir purement spirituel, dépositaires d'une autorité que rien d'extérieur n'avait constitué, ils se révélaient cependant seuls capables de rassurer les pusillanimités inquiètes comme de rallier les bonnes 32 l'action française volontés sans emploi. Forts de la voix d'un peuple qui saluait en eux la certitude, le commandement, la jus- tice, la paix, tous les biens qui manquaient, ils réta- blissaient clans le troupeau assez d'ordre et de confiance pour se charger ensuite d'aller, seuls et sans armes, tenir tète à l'envahisseur. Ce n'est ni d'aujourd'hui ni même d'hier que nous l'avions calculé : dans l'inévitable dissolution maté- rielle d'un pouvoir administratif sans énergie, notre clergé gallo-romain allait redevenir devant l'ennemi la tète du pays et la véritable défense de l'Etat. Mais les incidents admirables qui viennent de décerner à lémi- nent successeur de Bossuet sur le siège de Meaux, le litre officiel, incontesté, incontestable, de defensor civi- tatist ne laissent pas de nous remplir d'une admiration qui, étant pure de tout élément de surprise, n'en est que plus profonde, plus forte et plus satisfaisante pour la pensée. Le clergé catholique n'en est plus à taire ses preuves de civisme ou d'héroïsme mais on pouvait se deman- der si nos populations, méthodiquement séparées de lui. trompées par une littérature philosophique courte et perfide, sauraient se retourner du côté de ses vrais amis: si cl affreux préjugés nouveau-nés ne viendraient pas s'interposer et tout rendre inutile. Des épreuves récentes, antérieures à la guerre, nous avaient tran- quillisés quant à nous. Lorsque, en 1907. le cardinal de Montpellier ouvrit les églises de sa métropole aux vignerons du Languedoc en quête d'asile nocturne, la multitude se montra par son empressement et par son respect absolument digne d'un appel aussi confiant. Quatre ans plus tard, à Aix. assistanl au sacre d'un évêque enfant du pays, je vis le peuple, qui passe pour LA GUERBE 33 radical, mettre tout son cœur à s'associera cette allé- gresse. La tragique affaire deMeaux, donnant à l'esprit public des secousses infiniment plus vives, devait aussi rouvrir des sources plus profondes de confiance et d'a- bandon heureux dans le bienfait des guides spirituels, dont le nom était synonyme de conseil, de tutelle et de consolation. Ce feuillet de l'histoire de Meaux, humide de sang et de larmes, est extrêmement sombre, mais le passé qu'il nous ravive enferme un bien bel avenir ! Charles Maurras. i'i septembre 1 9 1 A . Cunctator et Gott-Mit-Uns. Celui qui, depuis Charleroi, a mené la marche des armées françaises, du train que l'on sait, parallèlement à la marche des armées allemandes, celui-là grâce à qui. pas une seule fois, nos troupes n'ont plié, alors qu'elles sortaient de combats terribles dont on saura plus tard les conditions, celui-là qui a su reformer, de l'Ourcq aux Vosges, en face du front allemand, un front qui a déjà failli envelopper l'ennemi sur deux points et qui l'a fait reculer de plus de soixante kilomètres, celui-là est un rude chef : le général J offre a bien mé- rité de la patrie. 11 faut lui associer, dans notre reconnaissance pro- fonde, notre Etal-Major général, lequel avait en face de lui les plus réputés des généraux allemands, qui depuis plusieurs années préparent cette guerre sans une mi- nute de distraction. Quelques-uns de ces généraux alle- mands nous sont connus parleur réputation technique, froide et calculatrice — style de Moltke — mais redoutable. Notre Etat-Major J au moment où j'écris, est 34 l'action française on train de l'emporter sur ces géomètres, possédant, en plus de leur science, ce jene sais quoi d'invention fertile qui distingue lé génie français. Joignez à cet ensemble la magnifique et tenace lucidité anglaise, dont nous saluons le plus haut représentant dans la personne épique du général French. Il s'est fait, entre ce chef et nos chefs, une cohésion d'initiatives. La guerre que nous menons est une guerre d'usure, alors que cellcque mène l'Allemagne est une guerre de folle dépense, il nous faut faire « du Cunctator ». Les Anglais excellent à faire du Cunctator, ayant l'habitude de lutter, sur l'étendue du vaste monde, contre des forces parfois supérieures aux leurs, mais qui ne remplacent pas leurs pertes. C'est Jagrande nouveauté de cette terrible guerre, avec la déflagration simultanée de combats sur plu- siéurs Centaines de kilomètres, qui tiennent de la ba- taille et de l'invasion. Les comptes rendus d'Etal Major seront passionnants à consulter, quand scia retombé le nuagedc poudre, traversé d'éclairs, qui joue le rôle ici de la nuée antique. Donc I loin leur cl gloire à notre liait I coniniandemenl . au haut eoninianileiiienl de l'armée anglaise ! Honneur ensuite à nos soldais cl aux soldais anglais! Là aus>i l'amalgame s'est fait instantanément. Là aussi le tempéramenl anglais a puissamment soutenu les intentions du Cunctator. C'est un lieu commun que de constater l'allant extraordinaire, nième excessif, du sol- dat français. Mais il esl tellement souple que le jeu différent, qUiconsisteà user l'ennemi, peut devenir pour lui un attrait, du jour Où on lui en a montré le puis- sant instinct ci la beauté. Car le résultat final, qui est la victoire, est le même.. Des nombreuses lettres de sol ilals. combattant actuellement de Mau bouge à Verdun. LA GLERRE 35 qui me sont passées sous les yeux, il ressort qu'après un léger étonnement lié à la première dépense de leur fougue, ils ont aujourd'hui compris à merveille la tac- tique qu'on exigeait d'eux. Ils s'y plient avec une grande aisance, avec cette subtilité naturelle qui se rend aux démonstrations justes. Maurras a bien raison de dire qu'il faut toujours faire appela la raison et à la compréhension des Français. En temps de guerre, cette raison et cette compréhen- sion sont encore multipliées par le risque. J'ai vu des lettres surprenantes à la fois de jugement, d'entrain et d'acceptation joyeuse du sacrifice, des lettres qui font à bon droit pleurer de fierté les père et mère de ces braves si pleins de bon sens. J'ai vu des lettres de Parisiens, de Bretons, de Provençaux, de Tourangeaux, de Lor- rains. Pour les traits de sublime dans le simple, elles se ressemblent taules. La fusion incomparable de la France se montre là dans son auguste nudité : un seul corps. — mais quel corps ! — protégeant celui de la Patrie et recevant sans sourciller les coups de feu, de mitrail leuses et la pluie des shrapnells. Cène sont pas, certes, de jeunes fous, selon la conception romantique ou la ballade des Cadets de Gascogne, qui sourient ainsi à la mort. Ce sont de jeunes sages, parfaitement fixés sur les nécessités de l'heure et l'étendue du sacrifice néces- saire. Ces héros ont les yeux grands ouverts en se lan- çant dans la fournaise. Du côté allemand, chefs et soldats, on ne dut rien y comprendre du tout. Us sont entrés en campagne, avec les dents longues, une perspective de bouteilles de Champagne, de poulets rùlis et de pièces de cent sous, convaincus, sur la foi de leurs entraîneurs el de leurs espions, qu'ils allaient pénétrer chez nous comme dans 36 l'action française du beurre. Les carnets de notes trouvés sur leurs morts portent témoignage de cet état d'esprit. L'Allemand est grave et lourd, voire solennel, mais il est bête, natu- rellement et sincèrement bête, d'une bêtise qui ne re- vient pas sur ses erreurs. Je suis persuadé que, dans cette direction, les généraux von Kluck, von Heerin- gen, von Bûlow, l'enfant des U urtemberg et la brute féroce au long nez d'oiseau malade qui porte le nom de Kronprinz partageaient les illusions ethniques du der- nier de leurs troupiers. Us doivent, depuis quelques semaines, trouver le bouillon diantrement amer. La Garde, la fameuse Garde, dont l'allure de parade est peut rire la plus ancienne et la plus solide des institu- tions prussiennes, la Garde elle-même, à Guise notam- ment, a reçu de ces leçons sanglantes qui comptent dans l'histoire de IaKultur à cheval, à pied et en auto- mobile. Ces formidables années battent en retraite, et si Guillaume Gott-mit-uns, aux moustaches défrisées, assistait à ce spectacle dramatique, sans doute ferait-il une mine encore plus sombre que celle qu'il fit au- dessus de Nancy. Car la dislocation de ces troupes d'élite, si elle se produisait, serait la dislocation de L'Empire, la lin de l'hégémonie prussienne. Gott-mit- nns ne [tout |>as avoir une minute d hésitalionlà-dessns. Je pense bien, j'espère de toute mon Ame que ces magnifiques succès vont se continuer. D'abord parce que. dans l'art militaire, comme au jeu. « plus une main passe, plus elle passera ». Ensuite, parce que la loi du temps l'ait que les forces allemandes et leurs mu- nitions ne sonl pas remplacées à mesure de leur dé- pense, au lieu que les nôtres Le sont. Le système Cunc- tator permet à lord Kitchenerde recompléter ses cadres avec une régularité chronométrique, qu'autorise la LA GUERRE 37 maîtrise parfaite de la mer. Nous recomplétons les nôtres de la même façon. Quand notre canon de 75 a couché trois ou quatre mille Gott-mit-uns dans les plaines de la Champagne, cette réduction d'effectifs est définitive. C'est là qu'apparaît la supériorité de notre guerre d'usure sur leur guerre de dépense, de Cuncta- tor sur Gott-mit-uns. Plus les heures marchent au ca- dran des batailles, et plus nous compensons une diffé- rence numérique à laquelle il semble bien que le grand Etat-Major allemand avait attaché trop de valeur dans ses calculs. Il ne faut cesser de le répéter : les Allemands sont incapables de modifier des dispositions ainsi prises. Ils avaient ce plan dans la tète : violation de la Belgique, entrée par l'Oise, jonction de l'armée de Lorraine, prise de Paris au bout de trois semaines, en sacrifiant au besoin quatre cent mille hommes. Ils sont bien près d'avoir sacrifié les quatre cent mille hommes, mais les voilà, au bout de six semaines, qui commencent à battre en retraite. Aussi von Kluck, von Heeringen, Wurtemberg, von Bulow et le Kronprinz doivent-ils commencer à se gratter furieusement la tête. J'attends avec impatience le suicide promis du vieux von Haes- cler, qui devait diner à Paris, sinon souper chez Plu- ton, le 3 septembre. Léon Dai det. 16 septembre igi4. Pourquoi la guerre est longue. « Quatre longs mois de guerre qui en laissent entre- voir d'autres ; la Belgique presque tout entière et une 38 L.\CTION FRANÇAIS] large portion du territoire français encore envahies ; les armées russes ne faisant que commencer à mordre sur la Prusse orientale et sur l'Àutriche-Hongrie ; la flotte allemande sérieusement touchée pour la première fois cette semaine dans la rencontre des îles Falkland... Nous n'en sommes donc que là ?-... » ^ oilà le bilan que dressent tous les jours les broyeurs de noir, les pessimistes. Et ce sont souvent les mêmes qui, au mois d'août, concevaient des espérances exces- sives, voyaient l'Allemagne terrassée en quelques semaines par la coalition anglo-franco-russe. Que ceux- là soient pris d'une lassitude et d'un doute, c'est na- turel. Quand on analyse mieux la nature des éléments en présence, on se rassure, on prend confiance au con- traire, à proportion même des illusions qu'on n'avait pas. \ oir les choses dans leur vérité, c'est moins ilatteur pour l'imagination, mais c'est beaucoup plus hygiénique. Les déceptions d'aujourd'hui ont une origine an- cienne. Elles sont nées d'une connaissance superficielle et d'une appréciation inexacte des forces qui sont aux prises. Reportez-vous par If souvenir à une année en arrière. Qu'un grand confiit européen fût pioche, on en avait le sentiment dans ions les milieux un peu éclairés. Les « avertissements » du Livre jaune se lisaient, jour par jour, à travers les aouvelles, en lettres de l'eu, et il fallait être aveugle pour ne point les voir. La Triple- Entente était inexorablement poussée vers un choc violent contre ce que nous ne cessions d'appeler ici le bloc austro-allemand. L'impression qu'on en avait ne * essail de grandir. Les conditions dans lesquelles se ferait la guerre si précisaient. El Ion voyait au total trois grandes puissances en lutte a\ec deux autres Etats I.A (;i EHKE 09 qui disposaient cl une grande force militaire sans doute, mais beaucoup moins riches en hommes, en or, en ressources de toutes sortes. La France, la Russie, l'Em- pire britannique, avaient, à elles trois, sur l'Allemagne et sur l'Autriche, toutes les supériorités du nombre, toutes, sans exception. Les statistiques étaient incon- testables. Que l'on joignît aux statistiques les phéno- mènes certains d'embarras, de malaise qui apparais- saient en Allemagne et en Autriche, et la supériorité de la Triple Entente prenait, pour une foule d'esprits, le caractère de l'évidence, des victoires foudroyantes étaient escomptées. Les victoires sont venues, mais elles se sont fait attendre. Elles n'ont pas été décisives et elles ont été achetées chèrement. Il y a donc du côté de l'Allemagne quelque chose qui résiste avec force à tout ce que ses ennemis mettent en ligne. El les alliés ne mettent pas seulement en ligne la puissance du nombre, de l'argent, des moyens matériels, mais encore les plus hautes qualités de l'espèce humaine, l'héroïsme, l'intelligence, l'esprit d'entreprise et d'invention. Ce quelque chose qui, chez les Allemands, a réussi à tenir en échec l'élite de l'humanité, qu'est-ce que c'est ? A quoi peut-il tenir ? Oh ! sur ce point, il n'y a pas de mystère. Et nos petits-neveux se représenteront peut-être les événements plus clairement que nous ne nous les figurons nous- mêmes. Ils verront le peuple français et le peuple anglais, durant les années qui ont précédé la guerre, absorbés dans leur ménage intérieur, tout occupés aux travaux de la démocratie, tandis que la Russie était de son côté en mal de Douma et de Constitution. Opu- lentes, la Erance cl la Grande-Bretagne ne songeaient Ao l'action française plus guère, en somme, qu'àjouir de leur richesse acquise, à opérer la distribution de la fortune nationale entre tous les citoyens. Elles ne s'apercevaient pas que cette richesse même ne pouvait manquer de devenir un objet d'envie pour des peuples moins bien partagés. Elles ne comptaient pas avec l'appétit de l'Allemagne. La démo- cratie française s'appliquait . comme la démocratie anglaise, aux problèmes de fiscalité dont elle pensait que la solution apporterait à chacun le bonheur. L'une et l'autre démocratie pensaient mal, pensaient peu ou ne pensaient que par instants à mettre à l'abri des voleurs les biens dont elles disposaient. Les élus du Palais-Bourbon et de la Chambre des Communes cons- truisaient un joli cottage pour chacun de leurs électeurs. Ils ne soupçonnaient pas que ces cottages excitaient la tentation d'un Etat conquérant dont les forces, dont l'organisation, étaient tendues vers la guerre, vers l'ap- propriation brutal»1 du bien d'au trui. Voyons lc> choses comme elles sont : les démocraties elles-mêmes se personnifient. Elles s'incarnent en des hommes. Et c'est M . Vivian':, c'est M. Lloyd George qui se sont trouvés en présence d'une guerre provoquée par un Etat dont la grande pensée était la préparation à la guerre, un Etat où, depuis l'empereur et le chan- celier jusqu'au dernier garde champêtre, tout le monde est militaire et militairement dressé. C'est un Allemand, c'est leur Clausewitz, qui a dit, et ses paroles respirent une sorte d'ironie germanique: « Une certaine entente des choses de la guerre est indispensable aux personnes qui ont la charge de conduire les grands Etats. » Com- ment se dissimuler que la direction de la politique alle- mande esl éminemment conforme à l'axiome de (dan sewilz ? LA GUEHRE !\ I La préparation de l'Allemagne, — fruit de son orga- nisation politique, — voilà ce qui tient en échec tous les avantages, tous les éléments de supériorité dont la Triple Entente dispose. Et voilà ce dont il faut que la Triple-Entente vienne à bout. On parle d'une guerre d'usure : voilà ce qu'il s'agit d'user. C'est difficile ? C'est long ? Ce sera long et difficile encore... Et comme cela aurait pu être court ! Jacques Bain ville. i 2 décembre 191 4. III La politique française. L'embusqué. Il est partout question de nommer de nouveaux ministres, sans éliminer les anciens. Des noms sont pro- noncés : Millerand, Delcassé, Briand. On a imprimé aussi le nom de Marcel Sembat. Et Clemenceau ? M. Clemenceau veut-il en être ? Ou se réserve-t-il ? Cela ne regarde que lui. En doit-il être 1* Cela nous regarde, nous. Pour répondre à ceci, il faudrait savoir où M. Clemenceau sera le plus dangereux : dans le ministère ou dehors ? N'ayant pas fait partie du ministère Clemenceau, ni d'aucune combinaison politique, littéraire, scientifique ou mondaine à laquelle M. Clemenceau ait été mêlé, j'ignore ce qu'il vaut comme collègue ni s'il a mérité sa réputation de mauvais coucheur. Ce qui est certain, c est que sa profession de journaliste et la faculté qui lui est laissée, malgré l'état de siège, de dire à tort et à travers tout ce qu'il peut savoir comme homme public, fait de lui un danger public éclatant. Aucun devoir qui le limite ne lui est supportable. Il y a des fictions qui peuvent être d'intérêt national : incapable de s'y plier lorsque son caprice est en jeu, il répandra à pleine gorge toutes les fables qu'il lui conviendra d'imaginer. Grâce à lui, on peut dire que les conseils de la défense se tiennent en plein vent. [\f\ l'action française Son article d'hier est particulièrement inouï. On y trouve d'abord toutes les sages invitations au calme, toutes les justes recommandations de faire confiance au gouvernement quel qu'il soit : bons conseils qui traînent partout. Mais, ailleurs, ceux qui les donnent, commencent par se faire un devoir de les suivre. Cet homme vraiment libre ne s'embarrasse point de ses propres principes ! Il écrit : « Forte ou faible, quelle que soit l'action gouvernementale, nous ne pouvons commettre de plus grande faute que de la contra- rier. » Il recommande « la légalité, l'ordre, le calme comme nos meilleurs points d'appui ». Cela dit, s'estimant couvert par ces protestations, M. Clemenceau fait ce qu'il petit pour troubler l'ordre, ébranler la confiance, critiquer le gouvernement « dans la mesure où il le rend nécessaire ». qui n'est autre que la mesure du bon plaisir de M. Clemenceau. Il délivre au généralissime (qu'il n'était pas chargé d'apprécier) un brevet de satisfaction, mais « pour la défensive » seulement : il l'ait savoir de celte sorte aux Français et aux étrangers, aux amis et aux ennemis, que la question du généralissime a pu être posée en haut lieu. Et ce premier paquet lâché, il renouvelle le conseil de « patience » et de « tranquillité ». Tout aussitôt, l'agitation de M. Clemenceau recommence. Contre le ministère de la guerre cette fois ! « Sous prétextede concentration », on s'en est remis « de tous les services les plus importants » à ce ministère qui esl déclaré « hors d'état de les diriger et de les contrôler ». Tous ses (i directeurs abandonnés à eux-mêmes ont eu pour première occupation de s'octroyer la plume blanche ». Enfin, les communications dudit minis- tère à la presse ont besoin d'être « contrôlées ». Par LA POLITIQUE FRANÇAISE Z|5 qui ? Par la presse elle-même, particulièrement par la presse de Londres. C'est une opinion. Peut-être vraie ! Peut-être fausse ! Mais elle contredit l'opinion des autorités responsables et elle correspond aux passions du public, à ses nerfs, à ce que M. de Mun appelle éloquemment les perfides conseils de la fiévreuse curiosité et les tentations de la critique ignorante. L'article de M. Clemenceau, intitulé la Volonté, an- nonçait de bonnes recettes pour discipliner les réflexes du public : il ne tend qu'à les libérer jusqu'à la folie. Si je publiais les mêmes renseignements, si j'émettais les mêmes affirmations, si je me permettais, ebétif, de critiquer bureaux, ministres, président, d'abord on ne laisserait pas passer cette prose et l'on aurait raison. Mais, à supposer qu'elle parût et circulât, le beau mal- heur ! On sait que les sphères d'informations des écri- vains d'opposition sont toujours suspectes aux officiels. Il serait trop facile de maintenir par tous les organes de l'Etat la vérité gouvernementale audacieusement con- testée ! Mais, avec M. Clemenceau, c'est une autre paire de manches. Que répondre à l'homme qui écrit : (( Ayant reçu la visite de M. Yiviani le lendemain, je lui parlais de cette affaire... » Qu'objecter au sénateur qui ose écrire : « Je m'inscris en faux contre le dé- menti de M. Messimy qui est bien placé pour savoir de qui je tiens une information accompagnée de cette remarque, etc. » Notez que les points abordés par M. Clemenceau ne sont pas en cause. Que faut-il penser de l'interdiction, puis de l'admission, puis de la nouvelle interdiction du journal le Times ? Ou encore du récit de M. Gervais sur l'abominable incident du i5e corps, du démenti '|G l'action FRANÇAISE que M. Gervais a reçu du gouvernement et du démenti que M. Clemenceau donne au démenti gouvernemental ? Sujets particuliers ! Sujets dont on discuterait indéfini- ment en une heure où la discussion est pire que tout ! Mais sur l'indiscrétion avec laquelle M. Clemenceau se mêle de taire juger ces divers incidents, il n'y a pas de doute possible ; et le désordre ainsi provoqué peut avoir des conséquences épouvantables, non seulement pour la patrie, mais pour chacun des membres de la patrie, pour vous qui me lisez, pour votre enfant ou votre frère qui est à l'armée, pour le toit sous lequel s'abrite votre paix douteuse... Les nécessités de l'ordre sont aujourd'hui vitales et les désordres sont mortels. Si pareille situation dcYâil s'éterniser, l'histoire de France dirait qu'une somme effroyable de catastrophes collectives et de deuils personnels porte pour signature la parole légère et l'intempérant journalisme d'un parle mentaire fameux. Que faire donc de cet homme libre, trop libre ? A la place (le \l. Poincaré, disent quelques-uns, nous don- nerions à M. Clemenceau le choix entre un siège au Conseil des ministres ou le passage en conseil de guerre. Mais M. Poincaré a sans doute des objections... Elles peuvent tenir à ce petit fait que, du printemps à l'au- tomne 1906, il lut le collègue de M. Clemenceau dans le cabinet Sairien : ce n'était pas drôle ! dit-on. D'autre part, M. Clemenceau peut trouver que l'autorité sans la responsabilité a des charmes et qu'il est doux de tout pouvoir sans avoir à répondre de rien. Mors, quoi ? Alors le ministère est remanié, paraît-il. À l'heure où j'écris, on annonce que Ml. Clemenceau, qui a rendu I.A POLITIQUE FRANÇAIS! (\"] le service d'écarter M. Caillaux, ne sera pourtant pas de la combinaison. M. Clemenceau va donc continuer avec son journal à former un gouvernement à côté, ou. pour mieux dire, un gouvernement au-dessus, qui s'arrogera le droit de contrôler, de critiquer et de censurer le gouver- nement nominal : tiraillant à sa guise, en franc-tireur, gênant les opérations de cette troupe gouvernemen- tale régulière dont nous acceptons la discipline, nous ses adversaires ! Il faudrait pourtant que M. Clemenceau prît ses responsabilités directes ou qu'il se tût; chef ou soldat, il n'y a plus à chercher entre ces deu\ postes un lieu d'intrigues où s'embusquer ! Charles Maurras. 27 août 191 4. Vers l'unité française. .L'Action française n'a pas d'opinion sur la censure, dont toute la presse dispute. L'Action française n'a pas d'opinion sur le différend de M. Lavisse et de M. Hanotaux. L'Action française n'a même pas reproduit l'article où M. Hanotaux se vantait d'être allé organiser la vic- toire en province, ni l'article où M. Lavisse a si forte- ment secoué son collègue académicien. L'Action française s'est, en revanche, associée de tout son cœur au deuil de M. Lavisse dont la petite maison natale de Xomion-en-Thiéraehe, pleine de sou- venirs, pleine d'œuvres et de pensées, a été ruinée par les obus allemands et dans laquelle l'Allemagne cam h !\S l'action française pait hier si elle n'\ campe aujourd'hui encore. 11 n'est pas un Français de la classe moyenne française, si sa tête a dormi sous le toit paternel, c[ui ne veuille ajouter ses regrets douloureux à ceux que l'Académie vient d'exprimer solennellement à M. Lavisse. L'Action française adressera seulement les mêmes sympathies profondes et les mêmes regrets respectueux à l'adresse de Mgr le duc de (luise s il est confirmé, comme le bruit en a couru, que l'habitation de ce prince du sang, cousin germain de .Monseigneur le Duc d'Orléans, a souffert au Nouvion-en-Thiérache des dom- mages pareils et d'égales profanations. M. Lavisse est du petit nombre de ceux qui ont aimé, senti, raconté l'Histoire de France. S. A. R. le duc de Guise est du petit nombre dcceu\ dont le nom incarne la continuité de cette belle Histoire. Ah ! >i ces deux élites, celle du sanget celle île la pensée pouvaient enfin se comprendre et se rencontrer ! L'Action française n'en a point désespéré. Elle pour- suit avec une indomptable ténacité son dessein, déjà vieux de quinze ans et toujours en progrès, de réunir en un même effort national cette Maison de France, qui. toujours florissante, représente chez nous les Pères de la Pahie. tt la li.ee des patriotes qui ne sont dési- reux que de servir la France, de la maintenir, de lit lermir, de l'étendre et de la glorifier à jamais. Notre dessein n'est que d'amener aux premiers ser- viteurs de la Patrie, aux Princes, une foule sans cesse accrue de patriotes prêts à la servir avec eux. Et si nous pressons les patriotes d'acclamer ces Princesetde mettre à leur tête le Chef de la Maison de France, c'est que nous sommes en mesure de leur montrer que c'est la condi- tion première du bon et utile service de notre Patrie. LA POLITIQUE FRANÇAISE ^9 Ah ! sans cloute, nous pouvons nous tromper. Mais nos longues années de discussions, d'études, d'expé- rience sont là pour montrer que les chances d'erreur sont, de notre côté, infimes et, du côté de l'adversaire, effroyables. Nous non triomphons pas. Nous disons à l'adversaire, s'il est Français : — Ami Français, asseyez- vous à cette table ou dans celle chaire, et montrez que nous nous trompons, et si vous ne le montrez pas. nous essaierons de faire voir que la raison est véritablement avec nous, afin que vous la suiviez comme nous fai- sons. Mais voici qu'un article de M. Edouard Vaillant, qui paraît à l'Humanité ce matin, nous annonce que les dé- légués des anciens combattants de la Commune sont allés faire visite au groupe socialiste de la Chambre pour se plaindre des menées réactionnaires. Et pour preuve de ces menées, M. Vaillant cite un article de M. Reinach et un article de M. Arthur Meyer. Sans vouloir remonter aux auteurs de ces deux articles et sans leur demander quelle sorte de jeu ils jouent, je prie M. Vaillant de vouloir bien penser à nos menées à nous. Elles se font à ciel ouvert. Elles consistent à prier les bons citoyens, quels qu'ils soient, de songer à notre plus grand intérêt politique commun, qui est la vie de la France et la connaissance des conditions de son salut. M. Vaillant croit que ses adversaires escomptent la défaite. Il se trompe bien tristement ! Nous ne rêvons que la victoire. Afin que la victoire soit, nous ne ces- sons de demander, pour les civils et les militaires qui sont chargés de veiller à nous la procurer, le maximum de liberté, c'est-à-dire d'autorité. Nous faisons ce qu'on nous demande. Nous évitons de faire ce que l'on nous 5o l'action française prie d'éviter. Et nous tâchons d'épargner non seule- ment à nos amis, mais aux citoyens des partis opposés aux nôtres, les erreurs de jugement aussi bien que les erreurs de fait, car les unes et les autres les empoison- neraient tous. Comment ce progrès des lumières pourrait-il inquié- ter des républicains ? Charles Mai huas. 26 septembre 1 9 1 .'4 . Les Doctrines écroulées. \\< v vous entendu parler d'un homme d'Etat italien socialiste ou radicalisant convaincu, pacifiste jusqu'à la rage, et que le désespoir a réduil à se brûler la cervelle dans l'île d'Homère, à Chio, pendant un voyage d'agré- ment et d'étude, quand ou lui annonça la déclaration de guerre •> Le cas de cet infortuné prolonge à si m extrême limite logique l'aventure d'un certain nombre d'esprits, souvent fort beaux, mais à qui leur flamme intérieure cachait la réalité du dehors ! Il n'\ a plus moyen de se dissimuler ce qui esl : ils vivent donc depuis neuf semaines dans les affres de leur déception amère. Encore ceux qui guerroient ont-ils quelque chance de n'y plus penser. Mais les autres, les rêveurs purs el les chimériques sincères ! J'en sais et j'en devine qui envienl le silence et le repos des morts. D'autres, plus exaltés encore, el plus souffrants, ruminent en secret le blasphème baùdelairien contre « unmondt où l'action n'est pas la sieur du rêve ». ou l>ien il> accom modenl à la situation de 191 4 ce poème, terrible dans la mélancolie de son indignation, que Louis Ménard for- geait1 au lendemain du coup d'Etat de [85i : LA l'OI.ITHH E FRANÇAISE Dans un autre siècle il m'eût fallu naître. Il ri est point ici île place pour moi. L 'idéal qu'avait rêvé ma jeunesse, L'étoile où montaient mes espoirs perdus. Ce n'étaient pas l'arl, l'amour, la richesse. C'était la justice : et je /l'y crois plus... Le présent est plein d'odieuses choses. L'avenir est morne et désespère : Si fou peut choisir ses métempsycoses. Ce n'est pas ici que je renaîtrai. Quand la mort, brisant la dernière fibre. Au limon natal viendra m' arracher. S'il est quelque part un astre encore libre, Là-haut, dans l'êther, je Virai chercher. Il importe de comprendre profondément ces états d'esprit accablés. Devant l'Europe à feu, ce ne sont pas seulement des tours, des beffrois, des remparts et des cathédrales qui s'effondrent, ce sont aussi des systèmes d'idées. Justement parce que nous en avons prédit la ruine pendant vingt ans, nous ne pouvons être insensi- bles à leurs catastrophes intérieures. Nous en ressentons si vivement l'intime pitié que nous voudrions que les victimes pussent en être sauvées d'elles-mêmes. Le coup de pistolet de Ghio n'a rien résolu. Et ce n'est rien résoudre non plus que de relever la chimère mise en morceaux et d'en prédire l'avènement pour plus tard. Un mauvais calcul constaté doit au moins con- duire à calculer juste ! La grande faute des hommes de i85i est de n'avoir pas appris grand' chose durant les vingt ans qui sui- 52 l'action FRANÇAISE virent, de n'avoir rien vu des événements décisifs qui remplirent l'Europe de Sébastopol à Solférino, de Yilla- i'ranca à Sadowa. si bien que Sedan et la Commune purent les surprendre comme des enfants endormis. Les deux guerres de 1870-187 i. l'extérieure et l'autre, por- tèrent un peu plus de fruits, — non pas beaucoup plus ! Nous n'avons pas refait l'Empire, nous n'avons pas recommencé l'erreur plébiscitaire, mais, par le fléau de l'élection au Parlement, l'humanitarisme, le paci- fisme, le germanisme, le cosmopolitisme, nous ont longuement aveuglés. Voilà les yeux rouverts. Anilà les réalités 'reparues. Quelque mal que puisse causer la lumière pure, si âpre et si rude que soit la révélation du vrai méconnu, il esl permis de dire aux désillusionnés que la raison aussi a sa beauté, la vérité son charme, la vue exacte des évé- nements politiques sod intérêt poignant. Nous en avons connu ici l'enthousiasme et la j<»ie. Si seulement ils voulaient s'\ mettre ! S'ils essayaient ! Si à l'école de l'expérience politique ils consentaient à examinera analyser avec nous les conditions des biens sociaux qui sont possibles, les éléments de cette grande el fructueuse paix relative dont la notion est accessible atout esprit politique sensé, dont les réalités sont promises, offertes, tendues même à notre nation renaissante ! Gh m.i es M \i an \^. 1 a octolirc 191 '1. LA POLITIQUE FRANÇAISE 53 Un entretien avec Monseigneur le duc d'Orléans. La France et la guerre. Les perturbations de la guerre ont à peu près rompu, depuis quatre mois, les communications habituelles de Monseigneur le duc d'Orléans avec la France. La plu- part de ses amis étaient mobilisés ou, selon ses propres vœux, étaient accourus prendre volontairement du service. Ne pouvant supporter cette privation de toutes nouvelles directes de sa patrie, le Prince a voulu nous entendre parler de la situation du pays dont le sort, à cette heure émouvante, est l'objet unique de Sa pen- sée. Nous avons fait bien des voyages à l'étranger auprès de l'Exilé. C'est à ce voyage-ci peut-être que l'impres- sion a été plus poignante. Au-dessus de Londres, im- mense et populeux, dont la guerre n'arrête pas la vie grouillante, devant la Tamise à demi noyée de brouil- lards sur lesquels s'épuisait un pâle soleil, dans un étroit salon d'un vaste caravansérail fréquenté de toutes les races, nous avons mieux senti combien l'état de guerre rendait plus douloureuse la condition du Chef de la Maison de France. Celui qui, aux premiers jours d'août, avait frémi à la déclaration de guerre, Celui qui nous avait dit, écrit, fait dire de mille façons qu'il ne fallait songer qu'à la France et qui nous avait si haute- ment félicités d'avoir spontanément aidé à la réconci- liation nationale, nous Le retrouvions toujours banni, et sa solitude paraissait plus triste encore à l'heure de 1' « union sacrée ». ,~>4 L'ACTION FRANÇAISE [ux Morts pour la Patrie. L'accueil si cordial du Prince, qui touche et conquiert tous ses visiteurs, frémit cette l'ois d'une émotion signi- ficative ; dès les premiers mots, Il veut bien nous té- moigner quelle a été sa hâte de nous revoir pour avoir des nouvelles de ce qui lui tient à cœur. On sent qu'il vit dans la fièvre de l'impatience et que ce soldat né ronge cruellement le frein de l'inaction qui lui est im- posée. Tout de suite II nous accable de questions. C'est une conversation à bâtons rompus sur le sort des armes françaises, sur les hauts faits de nos soldats, sur ceux qui tombent glorieusement chaque jour, sur l'espérance nationalequiplane au-dessus de tant d'épreuves ! Jusque dans l'aspect extérieur du Prince, un petit détail marque la direction constante de Sa pensée. Il a remplacé la Heur de lys do sa cravate par une épingle en forme de drapeau tricolore, qui voisine avec la seule décoration que l'héritier de nos Rois porte dans la vin courante : une rosette de chevalier de Saint-Louis, le vieil ordre réservé aux soldats sous la Monarchie. — « Ah ! oui, dit-il. répondant aux sentiments que nous venons d'exprimer, l'exil esl dur dans tous les temps, mais la peine esl doublée pendant la guerre. Quand mes amis se battent, être réduit à l'immobilité ! » I h nuage passe dans les yeux si clairs du Prince au souvenir de tant de ses fidèles qui ont été fauchés de- puis moins dequatre mois. Il nous parle avec émotion de Noël Trouvé, de René d'Aubeigné, ancien secrétaire généra] îles Etudiants d'\. F., de Pierre Gilbert! du lieutenant de vaisseau Alfred de la Barre de Nanteuil, de nos présidents de sections: Paul de Clerck, le baron LA POLITIQUE FRANÇAISE 55 de l'Espinose, René de Frémont, de l'héroïque maire M. Hillarl de Verneuil, et, parmi les représentants de cette jeunesse magnifique que Sa cause avait enthou- siasmée, l'un des derniers tombés. Gabriel Plateau, frère de Marins Plateau, secrétaire général des Camelots du Koi, lui-même si gravement blessé au passage de l'Aisne. Enumération glorieuse et lugubre : Il sait que c'est par centaines et par centaines que nous comptons nos, morts ; dans telle famille dévouée au Prince, les Bazin-Monnier. par exemple, on compte jusqu'à cinq tués au champ d'honneur ! Mais le Prince ne veut pas s'attarder dans le cimetière privé de ses affections. Il porte ses regards plus loin : — « Pourquoi, CQntinue-t-il, pourquoi distinguer ? Les Français y sont tous ! Toutes nos familles fran- çaises : paysans, bourgeois, ouvriers, gentilshommes, paient le même tribut et montrent le même courage ; je vois se répandre un merveilleux trésor de sang fran- çais que je n'ai pu empêcher de couler, mais auquel je voudrais au moins mêler Je mien. » Pour servir la France. ?sous ayant appelés pour avoir des nouvelles de France, Monseigneur le Duc d'Orléans voudrait s'en lenii là. Lorsque nous lui demandons à notre tour de nous permettre de rapporter à ses fidèles et au public français les pensées et les sentiments qui le remplissent dans ce moment tragique. Il répugne à l'idée d'occu- per l'opinion de Sa personne. Il voudrait que rien ne fût soustrait à l'attention exclusive que réclame la France. Il nous était difficile de sentir là-dessus connue Monseigneur. Nous nous sommes permis d'insister. jli l'action française C'est à nos prières que le Prince s est rendu, en nous autorisant à communiquer le récit qu'il nous a fait de ses longues démarches à la poursuite d'un enrôlement que jusqu'ici II n'a pu obtenir. • — « J'étais à Wiesbaden, achevant ma cure an- nuelle. Aux premiers bruits de guerre, je me suis mis en route pour regagner la Belgique, mais à Francfort ma voiture a été retenue. Comme je demandais à con- tinuer mon voyage, l'autorité allemande me fit dire de me présenter chez le général commandant la place le lendemain malin. Connaissant les façons allemandes. ne me souciant ni d'être reténu prisonnier ni d'avoir à implorer ma libellé, je sautai au milieu de la nuitdans un train ramenant des Américains vers Flessingue. Tra- jet d'ailleurs fort pittoresque, accompli sous les baïonnettes avec défense de mettre Le nez à la por- tière. « \ peine arrivé à Bruxelles, je m'acquittai de ce que j'estimais être un devoir de patriotisme enrenvoyanl à l'Empereur d' Autriche le cbllierde la Toison d'or que j'avais autrefois reçu de lui. Puis j'adressai au ministre de la guerre, qui était alorsM* Messimy, le télégramme par lequel je revendiquais le droil et l'honneur de servir pendant la durée des hostilités ; je demandais en même temps ses instructions pour partir. « Vous vous rappelez la réponse quia été également publiée à l'époque. M. Viviani, président du conseil. m'opposai! l'étal «le la Législation qui interdit aux membres de la Maison de France de servir sous le dra- peau français. Je n'ai pas été plus heureux qu'en 1890 quand. ;i vingt ans. je venais chercher monnumérode conscrit. Mais ou était en pleine paix. C'est aujour- d'hui la plus redoutable des guerres. Dans sa dépêche, LA POLITIQUE FRANÇAISE 07 d'ailleurs courtoise. M. Viviani m'engageait à m'enrôler clans les armées amies et alliées qui combattent à nos cotés. « Le président du conseil pouvait-il prévoir la réponse qui devait mètre faite ? « Je me hâtai de télégraphier mon offre de service à S. M. Georges V, avec qui j'entretiens les rapports les plus affectueux. Ancien élève de Sandhurst (c'est en Angleterre l'équivalent de l'Ecole de Saint-Cyr à laquelle je me préparais avant l'exil), officier du Kings Royal Rifllle (qui correspond ici à ce que nous entendons par chasseurs à pied), officier de l'état-major, ayant fait campagne aux Indes sous lordRoberts, j'avais quelques titres à servir dans l'armée anglaise. Mais les considéra- tions politiques continuaient à s'opposer à mon désir. Une chaleureuse et cordiale dépêche du Roi d'Angle- terre m'annonçait la visite de son ministre à Bruxelles, chargé de m'exposer la situation : les troupes anglaises opéraient en France, il n'était pas possible à celles-ci d'y violer la loi qui me bannit du territoire. « Je me tournai alors vers mon cousin affectionné Albert Ier qui venait de commencer la résistance valeu- reuse qui l'immortalisera lui et son noble peuple. Vous devinez comment je me suis heurté à des difficultés du même ordre, sinon territorial, au moins diplomatique, et que je devais fatalement retrouver chez tous nos alliés. Le roi Albert et la défense bel je. « En vérité, si quelque chose eût pu nie faire oublier un instant mon chagrin de ne pouvoir servir dans l'une de ces admirables armées, c'était bien le spectacle 58 I. ACTION FR INÇAISE sublime du petit peuple à l'âme si grande, levé tout entier contre l'envahisseur. J'ai vu les soldats belges à l'œuvre ; je les ai vus. harassés et cependant infatigables dans la marche et dans le combat, défendant leur pays pied à pied pendant que. derrière eux. se faisait l'exode lamentable des populations désarmées. Quant au Roi, digne descendant de dos ancêtres communs, il a fière- ment restauré pour l'Europe et le monde la figure tradi- tionnelle du lî"i accompli, menant ses sujets à la guerre et leur montrant toujours le chemin de l'honneur, celui de l'héroïsme qui, dan- les circonstances actuelles. étaient la \i>ie du salut. « J'ai vu cela de très près, d'aussi près que je l'ai pu. Pendant que j'organisais une ambulance dans ma résidence de Putdaël, on entendait constamment le bruil du canon qui se rapprochai t. Les uhlans arrivaient précisément de notre côté par la forêt de Soignes. A Bruxelles, mon ami Max. le vaillant bourgmestre, attendait l'ennemi de pied terme : le sang-froid, la présence d'esprit et l'énergie qu'il montra par la suite. pendant l'occupation allemande, n'étonnèrent pas ceux qui le connaissaient comme je le connais. « Pourtant des mesures de prévoyance liaient prises pour l'évacuation ; les ministères, les ambassadeurs, la cour avaient déjà gagné envers. Pins libre que les autres, je ne voulus partir, après en avoir reçu l'ordreà trois reprises, que lorsque les Allemands ont été devant la ville. Le train que j'ai pris à huit heures, avec mon beau frère le duc «le (iiiise, était le dernier. ^près son départ, la gare a été fermée, l'ennemi a fait son entrée .1 dix heures. LA POLITIQUE FRANÇAISE .);) . [vec t armée anglaise. « Suivre l'armée belge dans sa campagne était désor- mais chimérique. Mais, en Angleterre, où je me rendis par Ostende, j'entrevoyais un autre espoir. Cette armée où j'avais servi ne pouvait m'admettre comme officier : ne pouvais-je y servir comme simple soldat, en usant d'une ruse innocente ? Je me suis présenté dans un bureau de recrutement. Là. j'ai dû constater l'impossi- bilité absolue de passer incognito. On demandait des renseignements trop précis. «En 1870. mon "oncle le duc de Chartres eut la chance d'être moins facilement reconnu quand il put s'engager sous le nom de Robert le Fort. « De guerre lasse, me trouvant, à Ascot, le voisin du maréchal lord Roberts, je proposai à mon ancien chef mes services à l'arrivée des troupes hindoues. J'ai servi aux Indes : je parle l'hindoustani couramment ; j'ai fréquenté les Gourkhas, les Sikhs, les lanciers du Bengale, très belles troupes dont j'aurais été heureux d'être le compagnon. Ne fût-ce qu'en qualité d'interprète, j'aurais toujours servi ma patrie à leurs côtés. « Lord Roberts, qui fut toujours charmant pour moi, fut obligé de me répondre qu'il voudrait de tout cœur tout ce qui serait possible : que pouvait-il contre des considérations internationales '} » Nous «'contions avec un serrement de cœur le dou- loureux récit des instances du fils de nos Rois pour être admis, dans la foule des auxiliaires de toutes nations, au plus obscur des rangs, à continuer l'œuvre de pro- tection du sol assurée si glorieusement par ses ancêtres à Bouvines, à Gocherel, à Patay, à Rocroi, à Denain. à Fontenoy. Le petit-fils et l'héritier des héros de Jem- 60 l'action FRANÇAISE mapes, de Constantine et des Portes (le Fer, réduit à se voir refuser Je fusil de soldat de deuxième classe ! Le Prince sourit amèrement : « Ce n'est pas tout, dit-il, j'ai essayé aussi de partir avec Agha-Khan, le chef des Musulmans de l'Inde, qui passait à Londres pour aller organiser les ambulances sur le front. J'avais eu les meilleurs rapports avec Agha-Khan : nos relations continuent comme par le passé... Lui non plus, il ne pouvait rien. « Je vis à la campagne. Il me serait insupportable d'avoir devant moi le spectacle d'une grande ville comme Londres et de son animation régulière que redouble malin et soir le passage des troupes qui rejoi- gnent le fronl ou des détachements de volontaires qui partent pour le camp d'exercices. Je m'occupa du moins des réfugiés Ix'lges dont le sort est digne de tant d'intérêï ! » Lu France martyre. — La réponse du cardinal Luron. La physionomie expressive du Prince a la mobilité de notre ciel français, où les plus lourds nuages passent si > ite ; elle a, osons le dire, la vivacité, le ressort de l'esprit national qui, toujours réveillé à l'heure où il semble abattu, fait soudain reparaître l'espoir, la confiance, la victorieuse énergie. Brusquement, le Prince s'écrie : — « \< parlons plus de moi, parlons de la France ! » La colère brilla dans les yeux du Prince. — « Puis je me plaindre de quelque chose devant ce que la France a sou fferl, devant ce qu'elle souffre encore : l'invasion, l'occupation, le passage de ces hordes bru- tales et slupides sur sa civilisation, sur sa beauté, dont LA POLlTlnUE FRANÇAISE Gi le souvenir ne quitte pas mon cœur d'exilé. Ces horreurs infligées à des innocents, à des pierres même, avilissent à jamais une nation, une armée, une monarchie: les princes et les chefs de l'Allemagne sont en train de se déshonorer el de déshonorer la guerre, qui fut jadis la grande école de l'honneur. Ils mettent leur orgueil à d'ignobles atrocités. « Mais, du fond de tous ces malheurs, comme la France est belle ! Elle ne fut jamais plus belle qu'au- jourd'hui. Les plus directement frappés sont les plus résistants. Tenez, j'ai là une lettre admirable qui vient de la plus offensée et de la plus meurtrie de toutes nos villes martyres, de Reims. En réponse aux sentiments si naturels que je lui exprimais pour le vandalisme souffert par la cathédrale du sacre, le vénérable cardinal-arche- vêque de Reims m'a adressé des pages qui ne sont qu'un cri de douleur. Eh bien, il en ressort une invincible espérance. » La Lettre de Mgr Luron. Et Monseigneur le Duc d'Orléans tire d'un porte- feuille la lettre du prince de l'Eglise qu'il veut bien nous permettre de publier : Archevêché de Reims, le 3o octobre 1914. REIMS Monseigneur, C'est avec une profonde émotion que le Successeur de saint Rcmi a lu la noble lettre qu'a daigné lui écrire l'héritier des Rois sacrés par ses prédécesseurs dans (a 62 L ACTION FRANÇAISE cathédrale de Reims. Les sentiments de douleur cl d'indi- gnation que ï otre A liesse m'exprime, je les avais éprouvés de mou côté, Monseigneur, en contemplant le désastre de notre auguste Basilique et les statues de nos Rois jadis couronnés ici, qui assistèrent, témoins muets, du haut de leur galerie, à l'incendie du Sanctuaire vénérable où ils avaient reçu l'onction royale et la couronne. En même temps, en effet, qu'un a lien lai sacrilège contre la maison de Dieu, qui devait rester en dehors de nos tristes luîtes humaines, l'incendie de la Cathédrale de Reims est une insulte à nos souvenirs nationaux les plus sacrés. ('(•Ile cathédrale où Clovis fut baptisé avec ses Francs, où Jeanne d' \vc tint à l 'honneur [l étendard quelle avait porté si souvent à la peine, où tant de nos Rois sont venus faire hommage à Dieu de leur autorité, en recevant leur couronne des mains de son représentant spirituel, cl en niellant leur épée à son service pour la défense tic la Religion et du Droit . il s'est trouvé des hommes qui ont osé lancer sur elle leurs bombes incendiaires . 1 côté de la Cathédrale, s'élevaient deux autres monuments, qui étaient, eux aussi, de vénérables témoins du passé illustre de notre ville cl de la pairie : le Palais où résiliaient les Rois de France, vos aïeux, Monseigneur, quand ils venaient à Reims recevoiv la couronne, et /' irchevéché, demeure traditionnelle des successeurs de saint Rémi, qui leur conféraient l'onction royale : ils sont devenus l'un cl l'autre la proie des flammes. Delà douleur inconsolable que je ressens du désastre de la Cathédrale, je ne puis séparer le chagrin profond que me cause la destraction complète de ces deux monu- ments, si intimement unis à notre sanctuaire national. Quelles que soient, en effet, les vicissitudes politiques LA POLITIQUE FRANÇAISE 63 d'un pays, il ne doit jamais renier ses ancêtres, et c'est pour les Français du vingtième siècle un devoir de jus- tice de rendre hommage à ce qu'il y a eu de grand et de beau dans les siècles qui ont précédé le nôtre, et dont l'histoire est relie même de notre vie nationale. Du Palais des Rois ei de la demeure des Archevêques, Monseigneur, la perte parai! irréparable. La Cathé- drale, elle se relèvera de ses ruines, j'en ai la ferme espérance. Les blessures qu'elle a reçues, et dont elle gardera les traces ineffaçables, la rendront plus chère encore à nos coeurs de catholiques et de- Français : et, honorée de ces nobles cicatrices, elle restera à travers les siècles à venir le digne monument de notre Foi et de ?ios plus pures gloires nationales. Daignez agréer, Monseigneur, l'hommage de mes sen- timents les plus respectueux. Louis-Joseph Cardinal Luçon, Archevêque de Reims. La résistance nationale. « Le cardinal a raison. Et il en sera de la France comme de la cathédrale de Reims. Elle restera, grâce précisément aux vertus inouïes qui se sont manifestées à celte heure dans tous les rangs, clans toutes les classes de la population. Allez ! ne croyez pas que je sois injuste : non, je ne ferme pas les yeux à la rude besogne admi- nistrative, militaire on civile qui a été faite par de bons serviteurs de l'Etat : qu'ils soient républicains ou qu'ils ne le soient pas. ils ont su penser à la France d'abord, à la France avant tout ! « Elle a été sauvée par la résistance de son armée : tout ce qui a aidé et servi cette résistance, ministres, 5 64 l' ACTION FRANÇAISE préfets, instituteurs, évoques, maires ou curés, ont mérité de la patrie dans le même ordre que les généraux, officiers, sous- officiers et soldats que nous appelons tous, et justement, nos sauveurs. « Dans mon long exil, j'avais pu observer la formi- dable organisation allemande. Elleavait aussi des points faibles, mais elle se trouvait puissamment rassemblée et concentrée aux mains d'un gouvernement fort. J'en ai prévenu mes amis : eux aussi, ils ont souvent averti la France. Mais avant l'épreuve formelle, de quoi servaient les avertissements? Voyez l'admirable Avant-Guerre..* (( Seulement, malgré sa préparation, l'ennemi a compté sans le long travail silencieux de notre état- major, sans le canon de ~o. chef-d'œuvre du génie inventif de la franco, adopté il va vingt ans par une décision prévoyante de mon ami le général Mercier, alors ministre de la guerre. L'ennemi a compté surtout sans l'étonnant labeur continu de plusieurs générations d'officiers qui imuiI cessé de perfectionner leur matériel et leurs méthodes de guerre.. Les Allemands. — c'est là leur pire bévue, — n avaient pas compté davantage sur les vertus militaires de notre grande race. On savait le Français un soldai d'élite : on n'imaginait pas. surtout à nulle époque, avec quelle aisance ses qualités pourraient se développer, se compléter, en engendrer d'imprévues, de toutes neuves : ténacité, patience, et l'héroïsme n'y perd rien! La lecture des épisodes de cette guerre me fait dire à chaque instant que les plus beaux moments de notre histoire sont égalés ou surpassés. Tantôt dans les journaux, que je consulte avidement, tantôt dans les lettres d'amis qui m'arrivenl du front, il y a lieu de saluer des actes dignes des Roland, îles Bayard, des chevalier d'Assas. LA POLITIQUE FRANÇAISE 65 « Voilà trente ans que je parcours l'Europe et que j'entends avec impatience diffamer la France, non dans ses institutions, qu'on flattait au contraire, mais dans sa nature, dans son esprit et dans sa chair à qui l'on attribuait les faiblesses de son régime. Ah ! cette pré- tendue décadence française, l'étranger la voit mainte- nant ! L'Allemagne s'y est frottée. Elle est en train d'y laisser la réputation de son pédantisme militaire, ses armées, ses canons, j'espère aussi sa peau. « Elle s'aperçoit qu'il y a, comme dit Barres, une « France éternelle » dont la valeur militaire et les ressources morales sont intactes. » Nous n'avons pu nous empêcher d'exprimer ici au Prince combien nous étions sensibles à cet éloge de la France moderne, fait par Celui dont la charge histo- rique est de relier le présent de la Patrie à son passé. Une pensée royale. Mais II reprend : — « Cette France nouvelle, si digne de l'ancienne, je vous confie qu'il m'était venu le désir de lui faire un présent tiré des richesses de son histoire. » Et le Prince ajoute en montrant à sa boutonnière la rosette de chevalier de Saint-Louis : — « Etant le seul dépositaire du vieil ordre royal que l'hérédité monarchique a sauvé des révolutions, je me demandais s'il ne me serait pas possible de le mettre à la disposition du gouvernement, afin que cette décoration devienne comme autrefois le signe, tout à fait exclusif, de l'honneur militaire, des services pure- ment guerriers rendus au pays. Pourvu que cette condition fût respectée, j'aurais fait naturellement entre 66 l'action française les mains de l'Etat français actuel un abandon publie de tous mes droits personnels sur la Croix de Saint- Louis. En conformité avec ces principes d'autonomie professionnelle dont le réveil est si sensible aujourd'hui, l'armée française aurait eu ainsi l'avantage de posséder un ordre qui n'eût appartenu qu'à elle (le Prince insiste sur ces mots), et c eût été le même ordre qui, depuis Louis le Grand, orna la poitrine de tous les braves de France. « Puis, à la réflexion, 'j'ai craint d'être la cause involontaire d'un froissement pour tant de héros qui déjà ont gagné vaillamment sur les champs de bataille leur croix de la Légion d'honneur, insigne glorieux porté- par plusieurs générations d'ofliciers des armées de terre et de mer entre lesquels je suis fier décompter de nombreux officiers généraux et supérieurs de l'armée française qui sont des Princes démon sang. » Le Prince sourit de nouveau tristement: — « \nu> le voyez, je ne puis même pas faire cet hommage à la France ! <( N'importe ! Tout ce que j'ai d'influence sur mes amis sera employé aies prier de ne songer en ce mo- ment qu'à la cause de la Patrie. C'est le mot d'ordre que j'ai donne dés le premier jour : mes amis l'avaient d'eux-mêmes devancé. Une chose est essentielle, c'est la \ ictoire, e1 c'est ensuite que les fruits de la victoire soient complètement obtenus. C'est qu'une paix sérieuse rende à la France l'Alsace et la Lorraine, acquises par les armes ou la diplomatie de Henri II, de Louis XIV et de Louis \\ . C'est que la France soit aussi dédommagée de lani d'efforts el de tant de ruines, non seulement par de justes indemnités financières, mais aussi par des garanties territoriales et autres qui puissent servir de LA POLITIQUE FRANÇAISE 6~ défense et de protection à l'avenir contre les réveils incessants de brutalité germanique. C'est enfin que la grande politique traditionnelle de la patrie puisse être reprise en Europe contre l'unité allemande, qui vient de se montrer si menaçante pour la civilisation de l'humanité tout entière. J'ai confiance dans la coopéra- tion des armées de la puissante Russie et du vaste empire britannique avec les armées de la France, dans cette union féconde de sept peuples coalisés contre les oppresseurs. Dans ce mouvement de prospérité géné- rale, puisse la France, qui va enfin relever la tète, sentir ce qu'elle vaut pour établir solidement, avec l'aide de Dieu, les bases de sa force, de sa prospérité et de sa grandeur! » Il est à peine utile d'exprimer à des Français qui vivent avec nous ces heures cruelles et glorieuses, avec quelle émotion nous avons accueilli ces paroles du petit-fils d'Henri IV et de saint Louis. En recevant l'adieu du Prince et sa chaleureuse acco- lade, nous nous promimes de les rapporter fidèlement. Charles Maurràs. Maurice Pijo. 3Q novembre 1 g 1 4 - Le salut du pays I. — Notre programme de guerre. Sommes-nous en République ou en Monarchie ? Je n'en sais rien. Le gouvernement est-il la Démocratie, l'Ochlocratie, la Tyrannie, la Satrapie, l'Oligarchie ou la Démagogie, je n'en veux rien savoir non plus. Vivons-nous sous le parlement, sous les adversaires du 68 l'action française parlement, je 1 ignore et tiens aussi à l'ignorer. Il n'y a qu'une chose que je n'ignore pas, l'existence d'un gouvernement, quel que soit son nom. et ma volonté énergique d'être avec lui. Qui le compose ? Je ne serais pas capable de réciter correctement la liste des mi- nistres et secrétaires d'Etat avec ou sans portefeuille. Et cependant, à moins que ne soit administrée la preuve patente et flagrante de la trahison de l'un de ces messieurs ou de tous ensemble, je suis résolu à les défendre et à les couvrir de mon mieux. Ma raison ? Elle peut déplaire aux anarchistes de gauche, tels que M. Clemenceau, à qui pourtant, après ses frasques d'août, nous laissions libéralement le choix entre le Conseil des ministres et le conseil de guerre. Elle déplaira non moins vraisemblablement à ces anar- chistes de droite qui n'ont pas encore compris l'insanité morbide de leur murmure inopérant et la nécessité de savoir ce qu'on fait, ce qu'on veut avant d'écrire ou déparier. Ma raison, cependant, est simple, elle tient dans le mot du duc d'Aumale à Bazaine qui prétendait qu'il n'y avait plus rien après Sedan : // y avait la France. Monsieur le Maréchal. Le petit— fils de saint Louis et de Henri IV savait le pourquoi et le comment de sa tradition ; il savait que c'était la France. Quand son petit-neveu écrivait que o tout ce qui est national est nôtre » ou nous deman- dait de tout oublier pour le salut public, il pratiquait le même principe fondamental. 11. — Le programme opposé. Vu l relois, les fondateurs de la République parle- mentaire qui. devant l'ennemi, firent la révolution du LA POLITIQUE FRANÇAISE 69 4 septembre et risquèrent de compromettre quelques- unes des excellentes mesures prises par le ministère Palikao. les fondateurs de la République radicale et sociale qui, devant l'ennemi, firent la Révolution du 18 mars et risquèrent de permettre à l'armée prus- sienne d'élever de nouvelles exigences et de s'approprier de nouveaux lambeaux du pays, ces deux groupes fon- damentaux de l'institution républicaine avaient conçu autrement que nous le devoir civique. Je ne dis pas qu'ils manquaient de patriotisme. Mais leur patrio- tisme élevait quelque chose, à savoir les intérêts d'une idée ou d'un parti, au-dessus des intérêts de la réalité nationale. Il n'en est pas ainsi de nous. C'est la France qui passe la première. Dans les difficultés françaises, nous tenons tout d'abord au salut du pays. Voilà pourquoi toute idée de changement devant l'ennemi nous a toujours causé une horreur pro- fonde. Voilà pourquoi, non seulement celte pensée n'a jamais pu nous effleurer l'esprit, mais on nous a toujours trouvés au premier rang des défenseurs et des soutiens de l'administration sur laquelle pesait la lourde charge d'expédier les affaires pendantes. Nous avons soutenu le cabinet qui était en fonction au 2 août. Nous avons soutenu le cabinet remanié au 26 août. Nous soutiendrons tout autre cabinet qui succédera, mais non sans avertir que toute tentative formée du dehors pour renverser ou supplanter ce qui existe, émane de gredins et de misérables qu'il serait utile et raisonnable de fusiller, ou de fous qu'il siérait de lier et d'enfermer dans le plus prochain cabanon. S'il était besoin de redire et de démontrer que nos sentiments personnels ne sont pour rien dans cette con- duite, il nous suffirait de rappeler que nous pouvions L ACTION FRANÇAISE avoir des griefs personnels contre l'un des ministres du 26 août : c'est peut-être celui que nous avons le plus énergiquement défendu. Nous sommes journalistes, et nous soutenons l'a censure ; amis des responsabilités publiquement assumées, et nous nous faisons chaque jour les avocats d'un régime où tout est obscur, ano- nyme, impersonnel, collectif, les circonstances ne per- mettant pas qu'il en soit autrement Cela est mal ? D'accord ! Mais il y a le pire, qui serait do changer. Les niais qui crient le plus haut seraient ensuite les premiers à se tordre les mains en disant qu'ils auraient tout donné, leur or. leur sang, leur vie, leur âme. Varron étail un incapable. El il venait d'être défait. Mais le Sénal de Rome, où l'on ne comptait heureuse- ment pas un seul Clemenceau, alla le recevoir aux portes de la ville el le féliciter en corps de n'avoir pas désespéré de l'Etat. Nous sommes loin de la défaite. I - incapacités dont on se plaint son! très relatives, et elles de\ iennent de remarquables compétences quand on les nul en parallèle avec l'insuffisance des gens qui les critiquent. I ne seule chose esl nécessaire, c'est la vic- toire. On ne vaincra pas en se déchirant à l'intérieur, en s'abandonnant an désordre et à l'incohérence de cette scandaleuse instabilité ministérielle qui fut l'Ame de ce régime, niais qui peut et doit être conjurée par la vertu de la présence de l'ennemi. III. — Droits de Cauenir. Telle étant la réponse que l'ail à l'anarchie radicale ou libérale le programme du bon citoyen en temps de guerre, ici étant l'usage qu'il fail de sa volonté cl de ses décisions, des mouvements de son corps, des directions LA POLITIQUE FRANÇAISE 7) qu'il donne à toute sa conduite, cela n'épuise pas son activité. Si surtout il a le malheur d'appartenir au groupe des non-combattants, ses devoirs envois le pays ne peuvent pas s'arrêter au présent. Il doit penser. Tl doit se souvenir, calculer el prévoir. Il doit faire profi- ter les autres de ses réflexions ; parmi les cadavres dont le sang fume, devant les champs incendiés, les villes détruites, occupées, rançonnées, le bon citoyen ajoute à la fonction d'innombrables devoirs présents l'accom- plissement non moins nécessaire de ses devoirs envers l'avenir. Car il ne saurait frustrer la patrie de ce que Paul Bourgei a appelé, dans sa magnifique série, .( les leçons de la guerre », autant dire le fruit amer et salu- taire de nos malheurs. INous n'avons pas le droit d'attendre que ces fruits instructifs,, desséchés dans l'Histoire, soient devenus des abstractions insipides. L'idée doit être nourrie et animée de la liqueur ardente des faits. On ne la comprendra, elle ne sera assimilée, ni digérée que sous cette forme vivante. Très peu d'entre nous avaient compris en 1896 ce que voulait dire Anatole France écrivant: « Nous n'avons pas d'Etat, nous n'avons que des administrations. » Mais ils com- prirent, ils comprirent parfaitement jusqu'à dévouer leur vie entière à cette cause de la reconstitution de l'Etat, quand, l'année suivante, en 1897, dans cet Etat, sans force parce que sans gardien, ils virent saccager. pour l'amour d'une cause particulière, tous les intérêts français les plus généraux, la solidité de l'armée, la bonne harmonie du commandement, l'autorité de l'état -major général, — l'état-major du canon de 75 — et jusqu'à l'institution qui. jusqu'alors, nous avait pro- tégés de l'espionnage allemand et sur les ruines de laquelle un premier ministre put s'écrier en 1900, à la L ACTION FRANÇAISE tribune du Sénat : « // ne reste plus rien du service des renseignements. » Ces ruines furent éloquentes pour une petite partie des hommes réfléchis de notre génération. Il faut que les ruines de 191/1 et 1910 servent à la totalité de l'in- telligence française contemporaine. Il ne s'agit pas de faire argument pour une thèse ou pour un parti. Il s'agit de montrer le « trou » où il est, au haut de la voûte, et de le faire voir à tous ceux qui ont intérêt à ce que ce trou-là soit bouché, à ce que la voûte natio- nale retrouve sa clé. Hormis le nombre inlime de ceux dont le bien personnel serait en désaccord avec le bien général, tous les Français ont intérêt à cette réparation décisive, depuis M. Poincaré (parfaitement !) et M. Viviani (mais oui), et M. de Monzie, etM. Daniel Renoult, à qui j'ai dit et redit cette vérité, jusqu'au dernier des bûcherons perdus dans la plus lointaine de nos forêts. S'il y a un moment où les intelligences sont plus ouvertes, les cœurs plus sensibles, où, d'autre part, les évidences sont plus claires, les tissures et les lacunes plus éclatantes, la dernière des impiétés fran- çaises serait de ne pas profiter de ce moment décisif pour occuper les avenues de la réflexion nationale et pour v établir, dan- sa pleine clarté, une vérité salu- taire. I\ . — Prix de lu vérité. On peut n'avoir pas réfléchi à ce devoir. C'est ce qui permet de négliger, dans certaines réclamations que l'on nous oppose, les vivacités d'un langage impropre et trop précipité. L'important aujourd'hui est d'associer au maximum d'union nationale le maximum du progrès LA POLITIQUE FRANÇAISE 70 pour l'esprit politique de la nation. A-t-on du reste réfléchi à un point de fait? Il n'est pas un parti, pas une faction qui n'intrigue pour les objets les plus immédiats et les plus intéressés. Les factions mêmes que surchargent les responsabilités de quelques-uns des pires malheurs sont à l'œuvre pour les gazer et les escamoter de leur mieux. Nous avons eu l'occasion de marquer combien les puissances de presse, les chaires de l'Etat, tentent de déguiser et de costumer une partie de la vérité. Sur la généalogie du pangerma- nisme, proche parent de notre esprit révolutionnaire, comme sur les vices fondamentaux de nos institutions, nous avons pris en flagrant délit de colorations ou d'omissions plus ou moins frauduleuses les grands universitaires auxquels est confié le soin de modeler l'esprit public. Il a fallu rétablir le rapport de filiation entre Fichte, Kant et Rousseau. Il a fallu rappeler ce que sait tout le monde sur l'administration prussienne. 11 a même fallu maintenir le principe de l'utilité natio- nale d'une forte organisation matérielle capable de tenir tète aux organisations matérielles de l'ennemi ! Devant cette conspiration sournoise, mais immense, contre la vé- rité, c'est-à-dire contre la santé et la force delà nation, ce serait une duperie délaisser, par notre silence, libre cours à des fables que l'intérêt public n'excuse pas, car elles vont très directement contre lui, et, sans aider en rien à la paix du moment, elles préparent de nouvelles dévas- tations pour demain. Le général français, ministre de la guerre, qui, en i8g4, adopta et mit en construction le canon de 70 — œuvre des Déport, des Sainte-Claire-Deville et des Rimailho — fut, cinq années plus tard, accablé d'injustes accusations et poursuivi jusqu'au conseil de guerre de 7-1 L ACTION FRANÇAISE Rennes par l'officier supérieur dont il n'avait pas voulu préférer le canon au « canon du colonel Déport ». Ce général-ministre, que l'on évite encore de nommer dans la presse, mais pour qui l'Histoire de France sera géné- reuse et magnifique, ce général fit tranquillement la preuve de son bon droit ; puis, fort de l'assentiment et du concours des Delove. des Langlois. des Billot, de tous les chefs, de tous les ouvriers qui avaient collaboré à son choix et qui l'avaient ratifié, il attendit la sanction pratique et le clair suffrage des faits. Cette sanction lui vint une première fois en 1907, lors de l'ouverture des hostilités au Maroc, où le canon adopté par lui émerveilla tous les spectateurs. Elle lui a été réitérée, plus large et plus haute en iôiî. où le même canon a sauvé la Patrie. Telle est la valeur de la vérité dans les arts parti- culiers de la mécanique et de la balistique. Telle elle se retrouve dans les arts de la politique. Celui qui la possède n'a pas le droit de faire comme s'il l'ignorait. Mies réclamations, ni le> injustices, ni les faux jugements. oe l'arrêteront. Heureux ceux qui ont pu. comme le général Mercier, concrétiser leur perception de La vérité dans nu choix décisif, arrêté une fois pour toutes et dont les utiles conséquences n'eurent plus qu'à se dérouler pour engendrer le bien public. Moins heureux, les simples écrivains obligés de revenir continuellement à la charge, mais dignes de la pitié la plus méprisante si, à chaque soleil levé ils ne repartaient à fond de train pour leur besogne indispensable de clarification et d'en» geignement. Charles M.ukuas. 5 janvier 1910. LA POLITIQUE FRANÇAISE 70 Pour le gouvernement établi. Nous avons eu le vif plaisir de revoir hier cette ancienne connaissance : un numéro (seulement hebdo- madaire encore) de ce vibrant Rappel qui, parmi tant de journaux républicains — radicaux, modérés ou libéraux, — fut à peu près le seul à trouver le moyen d'être pour nous un adversaire sans être un ennemi. Les brillants, spirituels et loyaux articles publiés au Rappel par Edmond du Mesnil et Charles Briand sont encore présents à la mémoire de nos lecteurs. Il y a plus d'un sentiment qui nous est commun avec eux. « Jacobinisme ! » disent-ils. J'aime mieux les jacobins que les libéraux. Sans compter qu'il y a jacobin et jaco- bin, les indécrottables jacobins de doctrine à la Barère, à la Robespierre, qui sont de simples libéraux évolués, et les jacobins à la Carnot, à la Cambon, que l'idée du Salut public, comprise et pratiquée comme première loi, peut mènera tout, même au Roi. Donc, on lisait dans le Rappel d'hier matin, à propos des instances et des intrigues des postulants ou rem- plaçants ministériels du monde parlementaire : Jusqu'ici, le contrôle parlementaire na été exercé sur les ministres les plus hautes de nos Sorbonnes et même dans les j plus a catholiques » de nos Instituts, c'était une cer-« taine tendance, toujours la même, à laisser s'exalter, sans le moindre discernement critique, les « inspira- tions » et les « intuitions » de la conscience ou de la I pensée individuelle, considérées comme naturellement bonnes, comme meilleures, en elles-mêmes, que toutes I les méthodes et règles logiques, et discursives, et pa- 1 tientes, auxquelles se réfèrent depuis des siècles toutes» les recherches, tous les efforts, toutes les inventions et tous les progrès de l'humanité pensante. Bref, on ten- 1 LA QUESTION RELIGIEUSE 83 dait, dans tous les domaines, à réhabiliter une sorte de « protestantisme » ou de libéralisme frénétique jusqu'à l'anarchie pure. Or, en définissant cet ensemble d'erreurs, dans sa mémorable Encyclique sur le Modernisme, il ne nous est pas permis d'oublier que Pie X a donné à cette défi- nition un tel degré de clarté, c'est-à-dire, tout à la fois, de généralité philosophique et de précision historique, qu'il n'a plus été possible à quiconque en France avait réfléchi à ces questions de se tromper sur le nom, et le lieu, et la date de l'espèce de folie morale et religieuse qui jetait les Français les uns contre les autres, en leur brouillant la cervelle. Le mal, c'était le sombre piétisme d'un maniaque de Kœnigsberg ; c'était le stupide, le raide et stérile « idéalisme » de ce Prussien, sorte de Platon en zinc peint, qui s'appelait Emmanuel Kant... L'enseignement de Pie X, en faisant théologique- ment justice d'une hérésie, n'a pas seulement parlé aux consciences des catholiques de tous les pays : il a, du même coup, débarrassé les Français de quelques- unes de ces profondes « erreurs qui affaiblissent», et auxquelles la générosité de leur nature les avait trop exposés depuis un siècle : modernisme, individualisme, pacifisme humanitaire, sont toutes folies qui se tiennent et s'impliquent les unes les autres. En nous donnant, en plusieurs occasions, le contact de la Vérité mystérieuse et ineffable au nom de laquelle Il parlait, le Pape Pie X nous aura communiqué quel- que chose de cette Force non brutale, mais invincible, qui mène le monde, et aux lois immuables de laquelle il faut que les nations — qu'elles les connaissent ou non dans leur texte — obéissent dès qu'elles veulent vivre. 84 L ACTION FRANÇAISE Dans la guerre décisive qui vient de s'ouvrir, la 1 France ne l'oubliera pas : c'est le Pape Pie X qui l'aura, dès longtemps, aidée à se relever, à se retrouver elle-même, avec toutes ses énergies, avec tout son génie propre. Ce génie français, t'ait de lucidité autant que de vail- lance, et dans lequel une saine et droite vision des choses, des obstacles à vaincre, précède et guide tou- jours l'élan qui les vaincra, n'est-ce pas lui que Pie X a exalté, en déclarant Bienheureuse notre Jeanne d'Arc la Libératrice de la Patrie française ? Henri > aigeois. 21 août Ii)i4. Campagne de division. La « guerre des curés » et la guerre aux curés. I ne sourde campagne, la campagne de la « guerre des curés » continue à être menée. Luc \ague rumeur répète que l'immense effusion de notre sang fiançais a été provoquée, désirée, payée même par les prêtres ou par les nobles, ou par les riches, ou par les bourgeois. Deux honorables protestations officielles, émanant d'un préfet et d'un sous préfet, ont constaté' le fait pour la Savoie et pour la Loire-Inférieure. Le même fait, qui serail honteux pour le pays, sil en était le fruit naturel, a été observé en Dordognc par M. Fonsegrive qui eo a parlé deux fois au Correspondu/il. M. de Mun. à l'Echo de Paris, possède un volumineux dossier de ces infa- mies. La Croix signale que les mêmes bêtises mé- çhantes se répètent dans un grand nombre d'autres départements. Les premiers dans la presse parisienne, LA QUESTION RELIGIEUSE 85 nous avons abordé en rougissant cet affreux sujet. Nous y avons apporté toute la mesure possible, et c'est au nom de l'honneur français que nous avons adjuré nos concitoyens de réfléchir, d'intervenir, d'obliger les pouvoirs publics à prendre une initiative d'ensemble, la seule qui soit en état de nous dégager tous de tout contact avec l'abjection et l'ineptie. A défaut d'honneur national, l'intérêt national devrait être écouté. Dans l'état présent de la guerre, il ne reste plus à l'ennemi qu'un espoir, c'est notre division. Sans doute la sottise, la peur, l'envie civique, la haine so- ciale, sont les alliées naturelles de l'ennemi. (Mais vou- drait-on nous faire croire que ces éléments indignes sont activés ou protégés, servis ou défendus par une X faction politique ? Reste-t-il une faction intéressée à nous diviser et à nous agiter devant l'ennemiJP Une Française dont tous les parents se sont battus de tous temps pour la France et dont le fils, naturelle- ment, se bat aux avant-postes plus souvent qu'à son tour (i), nous écrit que, dans l'Indre, les basses ma- nœuvres dont je parle vont jusqu'à préciser ce que chaque famille notoire a pu donner de subsides à l'Allemagne pour l'aider dans son entreprise : car il ne s'agit pas seulement de châtelains ou de prêtres ; notre simple bourgeoisie a, elle aussi, son compte. M. Fon- segrive l'avait noté dans son premier article du Corres- pondant ; il l'a oublié dans le second, et je le regrette pour la clarté et la valeur de ces articles. Plus les familles font « d'action sociale » et répan- dent de bienfaits autour d'elles, plus elles sont visées par ces rumeurs. L'une d'elles, qui ne cesse d' « aller (i) René d'Aubeigné, mort depuis au champ d'honneur. 86 L ACTION FRANÇAISE au peuple », est soupçonnée d'avoir donné une somme tellement énorme que l'empereur Guillaume est venu, en aéroplane, lui porter ses remerciements. Cela est stupide sans doute ? Cela donc est d'abord indigne. Et puis cela peut finir par faire autant de mal à la France que de bien à l'Allemagne armée, et ce n'est pas peu dire ! Le Conseil des ministres vient de répondre aux péti- tionnements en faveur des prières officielles que les lois n'admettaient pas son intervention dans les manifesta- tions cultuelles: les mêmes lois admettent-elles la diffamation gratuite et bête des citoyens les uns par les autres? Et si les lois sont gardiennes de la Cité, peu- vent-elles permettre les travaux souterrains qui minent la place publique alors que l'ennemi assiège le rem- part ? On châtie les fauteurs de panique. Les fauteurs de guerre civile ne doivent pas être traités avec plus de douceur. On a sacré l'union afin qu'elle fasse la force qui fera la victoire. La défaite est au bout des fa" blesses créées par la division. Je sais qu'on renverse les rôles. Comme pour mas- quer ces réclamations incontestables fondées sur des scandales d'une indubitable réalité, on s'est mis à exploiter des griefs fabuleux. Un grand journal, sérieux d'ordinaire ou qui couvre mieux ses passions, a pris la tête du mouvement. Une démarche du clergé, la plus naturelle de toutes, la plus simple, la plus inoffensive, et dont un clergé catholique n'était pas libre de s'abste- nir, mais qui laissait le gouvernement parfaitement libre de l'accueillir ou de la rejeter, cette démarche qu'on repousse et qu'on a toujours voulu repousser, la requête en faveur des prières officielles, est devenue, par un audacieux renversement des rôles, un principe d'accusation ! LA QUESTION RELIGIEUSE 87 Depuis, l'accusation continue et se développe. Par- bleu : elle est utile, elle a même deux utilités. D'une part, elle dispense de réparer les calomnies et d'un autre côté, cette accusation apporte à ces calomnies en elles mêmes absurdes, un concours officiel, qui, lui, n'est qu'injuste, insensé et faux. Cependant, qu'on y réfléchisse ! S'il faut considérer comme un attentat à la trêve ou comme une rupture de l'union sacrée le fait que des prêtres ou des évêques aient conjuré l'Etat de se faire représenter devant les autels, autant dire tout de suite que la profession catholique est interdite en France. Il n'y a pas de catholicisme réel sans cette aspiration à catholiciser la nation en corps et l'Etat, expression politique de la nation. Cela est extrêmement grave. Certes, on peut sourire de certains griefs particuliers soulevés ces jours-ci, médailles cousues dans des vête- ments militaires, nom de Dieu invoqué par un colonel, cordiale invitation des officiers à leurs hommes pour que ceux-ci se réconcilient avec le bon Dieu : effusions naturelles, effusions légitimes propres à tout homme de cœur et à tout esprit convaincu en des circonstances pareilles, effusions telles qu'il faudrait, pour les abolir, refondre l'humanité, mais la refondre en l'abaissant ! De pareils reproches sont négligeables pour la mesqui- nerie qu'ils dénotent. Mais il faut relever, il faut pren- dre au sérieux les admonestations de l'Humanité et du Temps à certains écrivains ou prédicateurs catholiques. Car là vraiment, c'est l'âme, c'est l'esprit du catholi- cisme qui sont en cause. Quoi ! le Père Janvier ose dire que « sans le secours de Dieu » nous n'obtien- drons pas la victoire ? Quoi ! un écrivain catholique parle des péchés de la France expiés sur l'immense 88 l'action française autel des batailles : et il ose expliquer les douleurs de ses frères, ses propres douleurs, par une expiation à la justice de Dieu ?... « Paroles odieuses. » écrit un socialiste. Il faut aver- tir bien clairement ce socialiste que l'odieux, ici, c'est lui. Il ne s'en doute pas, et voilà son excuse. Mais enfin il appelle les passions de la haine sur une doctrine dont le cœur de nos pères et de nos mères a vécu durant de longs siècles, sur la doctrine dont nos frères combat- tants, nos frères blessés et mourants, se nourrissent et s'abreuvent, comme des seules substances consolatrices qui ne leur soient pas arrachées avec la vie. L'offen- sive vient de ceux qui crient à l'offense: l'attaque injuste vient de ceux qui attestent la justice et l'égalité ! Moralement, cette pauvre attaque-là n'est pas belle puisqu'elle en veut à la paix des âmes innombrables qui dévouent à la France tout ce qu'elles possèdent d'exis- tence mortelle. Et politiquement cette même attaque fomente des divisions et des querelles dont les premiers effets seraient d'abaisser le drapeau. Enfin, du point de vue de la polémique pure, ce mauvais coup vaudra désormais peu de chose, car il apparaît dans son jour: simple parade et parade très Naine, pure diversion tentée pour étouffer les plaintes de patriotes niaisement et perfidement diffamés. Charles Maurras. \ octobre igi i, La paix religieuse et morale. Vraiment, n'y a-t-il pas moyen de s'accorder ? En recevant le texte du discours magnifique prononcé par LA QUESTION RELIGIEUSE 89 le Père Janvier à Notre-Dame le 29 septembre pour le pèlerinage de supplication à Jeanne d'Arc, j'ai voulu en le relisant avec attention y chercher la matière ou du moins le prétexte des cris de fureur que l'éloquent reli- gieux a arrachés à la presse anticléricale. Est-il besoin de dire que cette recherche n'a abouti, comme elle ne pouvait aboutir, qu'à faire éclater les analogies de sa haute doctrine de l'expiation catholique avec les vues morales communes à toute « la philosophie éter- nelle •»... Il y a des gens quele dogme du Purgatoire fait écumer : je n'y puis rien. le Purgatoire est dans Platon. Gela devrait le recommander à l'indulgence ou à l'at- tention de nos esprits forts. On me permettra de répéter : n'y a-t-il pas moyen de s'entendre ? En lisant le Père Janvier, un détail me frappait : c'était l'identité du noble point de vue de sa charité religieuse avec le point de vue, noble aussi, de cette très laïque philanthropie qui, parlant de la guerre, de la guerre à continuer, émet en frémissant le vœu que nos bataillonsnese laissent pas emporter aux mêmes fureurs que la horde allemande. . Ce vœu nous choque, parfois quand il laisse entrevoir une arrière-pensée de doute sur la noblesse d'âme de nos soldats et de leurs chefs : il nous satisfait pleinement, il correspond à tous les désirs, à toutes les volontés des Français fils de Français et de Françaises, lorsque ce vœu exprime aussi la confiance dans la magnanimité des héros de notre nation. Ecoutez ces beaux mots qui portent de beaux senti- ments : Les masses se sont heurtées depuis deux mois, avec des alternatives de succès et de revers, honneur à vous, soldais français (applaudissements), vous n'avez pas tué 90 L ACTION FRANÇAISE les femmes qui, armées comme des belligérants, tom- baient entre vos mains, vous n'avez pas jeté les blessés dans les fleures pour vous faire des ponts de leurs cada- vres, vous ne les avez pas achevés, mais disciples de la noble Pucelle, vous ave: eu pitié de leur souffrance, vous arc: partagé avec eux votre pain, vous les avez confiés à nos brancardiers, à nos médecins, à nos infirmières qui, animés du même sentiment que vous, les pansent aujourd hui et les soignent comme leurs propres frères et comme leurs propres enfants. Je l'espère, bientôt, vous poursuivrez jusque chez lui l'envahisseur... Quand vous serez victorieux, vous n'userez pas de repré- sailles... Vous devinez la suite, vous devinez que lauditoire applaudit de nouveau. Voilàle sentiment des Français catholiques. Il est humain. Il l'est au moins autant que celui des lecteurs de l'Humanité ou même de la Guerre sociale. Sur des bases pareilles pourquoi ne pas s'en- tendre, ne passe rapprocher ? Qu'est-ce donc qui di- vise, quand cela réunit ? Charles Malrras. i i octobre 191 4. Un grand bienfait. Depuis six mois de guerre, nous avons eu l'occasion de faire observer qu'une seule Internationale subsistait, celle de l'Eglise catholique et romaine. Tandis que dans l'Internationale scientifique, littéraire, socialiste, chaque groupe national a suivi le sort de la nation à laquelle il est attaché, le catholicisme conserve une existence distincte et une loi indépendante. Toutes les LA QUESTION RELIGIEUSE 9 1 organisations européennes subissant la loi de la guerre ont disparu devant l'Etat dont elles sont citoyennes ou, si elles tentent d'exister hors de lui, font la preuve publique de leur impuissance et de leur inexistence. Seule, l'organisation catholique a donné un signe patent de vitalité autonome : cela s'est passé en Alle- magne quand on y a connu la nouvelle de l'arrestation du cardinal Mercier ; l'émotion des Allemands catho- liques a été telle que l'administration impériale a dû retirer ses décrets et démentir ses actes. Ainsi, jusque chez les Barbares, il a brillé comme un rayon d huma- nité intelligente. Et cela par la seule vertu de l'Eglise. Est-il bon qu'une semblable vertu existe ? Jusqu'à présent, plus on se classait parmi les esprits « avan- cés », moins on jugeait utile de poser la question. Cela allait si bien de soi qu'on se croyait tenu de mul- tiplier les pouvoirs internationaux de cette nature, tri- bunal de la Haye, Conférence de Berne, congrès scien- tifiques, littéraires, professionnels. A la vérité, pour des raisons obscures, on affectait de négliger le catho- licisme, mais on allait, on avançait dans la direction du catholicisme, c'est-à-dire de l'universel. Cette haine du catholicisme ou ces préventions contre lui vont- elles opérer le divorce du monde démocratico-républi- cain et de l'Universel? Ce serait pittoresque, ce serait gai, c'est déjà drôle. Rien que dans le Temps d'hier soir, on déclare en première page que « le caractère universel de certaines Eglises est ici en défaut » (sur la question de la guerre et de la paix !) tandis qu'en troi- sième on écrit avec sévérité : « On voit actuellement où conduit le mépris de l'humain et de l'universel... » Le Temps de ce soir ou de demain choisira peut- être. En attendant, nous sommes de ces nationalistes 92 L ACTION FRANÇAISE qui ne méprisent ni n'auront jamais méprisé dans les choses humaines l'humanité, l'universel, ni, par consé- quent, la seule institution organique et vivante dont l'esprit soit universel, le catholicisme C'est justement parce que les nations se font, au ras du sol, une guerre atroce, qu'il nous paraît honorable pour notre espèce que. dans le ciel, plus haut, plus loin que le chemin des taubes, existe un lieu où se rencontrent et puissent converger des prières de même rite, exhalées d'âmes ennemies. Il nous paraît, aussi, beau etbonqu il subsiste malgré tout des points communs sur lesquels établir plus tard des éléments de communication. Ces éléments sont, de nos jours, extrêmement réduits, même dans l'ordre religieux. Jadis ils débordaient cet ordre. Il y avait une camaraderie militaire qui, plus anciennement, formait la chevalerie. Il y avait un état d'esprit euro- péen qui donnait des lois humaines à la guerre. Ces grands biens moraux sont perdus. Mais nous voyons le peu qui reste adhérer et se cramponner au catholi- cisme. J'avoue que ce fait visible et palpable contribue à me rendre extrêmement attentif et respectueux envers tout ce' qui tient à l'essence catholique. L'affaiblir aujourd'hui, c'est affaiblir le dernier refuge terrestre de l'humain, de l'universel. — Mais le Pape n'a pas foudroyé les Barbares. — Il ne m'appartient pas de mener le foudre du pape, ni d'en ménager les carreaux. Le pape fera ce qu'il devra et ce qu'il voudra. L'important, c'est qu'il existe et que 1' c Homme blanc » continue à briller sur le tertre de la Sibylle. C'est pour cette autorité précieuse qu'il faut prononcer avant tout le prius vivere. Où qu'elle aille, quoi qu'elle fasse, tant qu'elle est là, elle est: cette existence, à elle seule, est un bienfait immense, LA QUESTION RELIGIEUSE 0,3 parce qu'elle représente l'unité de centaines et de cen- taines de millions d'esprits et de cœurs. Elle incarne l'internationalité dans un siècle où les rivalités des nations se déchaînent et se déchaîneront de plus en plus. Avant qu'elle ait rien fait ni rien dit, compre- nons qu'il faut la remercier d'être. Ce qu'elle ne fait pas aujourd'hui, elle peut le faire demain. L'espérance dont elle est le signe ne s'éteindra qu'avec elle-même. C'est donc elle qu'il faut défendre d'abord et sauver. L'historien protestant de saint François d'Assise, M. Paul Sabatier, qui critique le pacifisme de certains catholiques italiens, a tout à fait raison contre ces messieurs, mais on chercherait vainement dans sa cri- tique la sérieuse promesse d'une base d'entente et d'ac- cord pour le genre humain. Quand elle commettrait en passant une erreur politique quelconque, l'Eglise, avec son pape et sa hiérarchie, offre à l'humanité un point de rencontre que rien ne remplacerait s'il venait à manquer. C'est pourquoi je me sens peu porté à la pour- suivre de critiques ou même à l'environner d'apprécia- tions, surtout en un temps où les jugements ne peuvent qu'être précipités par des passions rivales et des inté- rêts antagonistes. Ces passions sont sacrées en nous ? Ces intérêts sont légitimes? Ah ! oui, mais ce sont des intérêts, ce sont des passions : pour conserver à l'homme de tous les pays et de tous les temps l'avantage de son bienfait (position internationale, paternité universelle, juridiction œcuménique) la papauté doit se résoudre à commencer par s'abstraire même de sentiments qui sont pour nous non seulement légitimes, mais obliga- toires. Et il lui faut se résigner à ne pas correspondre à tous les recours nationaux qui, s'élançant de divers 0,4 l'action française théâtres de guerre, s'annulent les uns par les autres. Surtout enfin, il lui faut procéder avec autant de len- teur et de précaution que les peuples armés mettent de promptitude et de rage à se massacrer. Il doit suffire de nous représenter une papauté tenant une autre con- duite pour vérifier aussitôt que son pouvoir interna- tional deviendrait national, qu'elle tomberait de l'état de juge à celui de plaideur et du rang de père paci- fique et silencieux au rang de fils armé et belligérant ; changer ainsi serait disparaître. Les aveugles qui souhai- tent que la papauté disparaisse souhaitent cela. Il est extrêmement visible que, sûre de son rôle et de son devoir, la papauté ne veut pas finir. Elle tient à ne formuler devant personne aucune parole de rupture qui puisse couper court à son ministère international. Le dernier discours prononcé par Benoît XY dit le droit, définit le bien, mais évite de s'attarder sur le tort et le mal, pour éviter de prendre aucune sanction di- recte, immédiate. Si l'on s'étonne de cette procédure romaine, c'est vraisemblablement parce qu'on se figure que les papes du moyen âge commençaient toujours par lancer des bulles d'excommunication contre le prince criminel et par délier les sujets du serment de fidélité ! Autant voir le passé comme on lit trois lignes de Manuel et se représenter le travail juridique et diplo- matique de longues années comme une improvisation de journal ou de tribune bâclée pour agiter l'opinion ou pour la tromper. Autant imaginer aussi que tout ce qui se fait est rendu public instantanément, tout ce qui n'est pas dit, écrit et mis dans les journaux devant être réputé inexistant ! L'inexistant, le frivole, hélas ! ce sont les commen- taires et l'état d'esprit de la presse démocratique. Il a LA QUESTION RELIGIEUSE 0,5 fallu la juste et opportune intervention du cardinal- archevêque de Paris pour faire comprendre à des esprits ignorants et brutaux que l'on peut demander humble- ment le bien de la paix aux Puissances mystérieuses sans vouloir conspirer contre la victoire ! Il faut d'au- tres explications pour rendre sensible l'absurdité de notre attitude religieuse officielle : ignorante du Vati- can et que les affaires vaticanes obsèdent ! Je notais tout à l'heure le caractère légitime et sacré de la cause française. Gomment des intérêts aussi sérieux, des passions aussi saintes n'ont-ils aucun avo- cat, aucun représentant devant un tribunal dont l'im- portance européenne éclate au soleil ? Le Grand Turc est représenté auprès de Benoît W. le roi Georges V l'est aussi. Leur cause est donc soutenue à chaque con- flit par des agents armés des renseignements néces- saires, capables de rectifier à tout instant les fables de l'ennemi, comme de déjouer ses intrigues et ses ma- nœuvres. N'ayant rien de pareil, là-bas, il y a cela de bon dans notre système que nous nous plaignons amère- ment d'y èlre manœuvres et diffamés à tour de bras. Le stupéfiant, ce serait de ne pas l'être. Or les plus stupéfaits sont précisément ceux que met hors d'eux- mêmes la pensée de rétablir cette ambassade qu'ils ont supprimée il y a onze ans. Ces messieurs ne s'étonnent pas de perdre un marché où ils n'envoient rien: ils sont tout ahuris de n'être pas connus ou d'être mé- connus par la puissance avec laquelle ils refusent d'avoir des rapports. Ils trouvent naturel qu'un marché délaissé soit occupé par d'autres : ils sont scandalisés de trou- ver l'Autriche installée tout au large dans la place qu'ils lui ont faite dans ces onze années de carence et de dé- sertion. Enfin ils ont traité en ennemis de l'intérieur 96 l'àgtioh française leurs concitoyens demeurés en contact avec Rome, ils les ont harassés de vexations grandes et petites, ils s'en sont même pris à leurs monuments religieux, ils leur ont infligé, par la législation scolaire et hospitalière en particulier, un régime fiscal si exceptionnellement oné- reux que les œuvres du dehors par lesquelles l'influence française se faisait encore sentir en ont souffert l'iné- vitable contre-coup : maintenant, ces messieurs se scan- dalisent que les Français catholiques ne leur aient pas ménagé de meilleurs rapports avec le Siège romain. Que ne leur en avaient-ils laissé plus de moyens! Charles Mauhras. a février 191 5. V L éternelle Allemagne. Le fédérateur allemand. Ainsi les faits publics, les renseignements indirects semblent concorder ; oui, les fautes énormes, les manœuvres suicides multipliées par l'empire allemand pendant ces derniers jours, permettent de penser qu'un plagiat de deux siècles va prendre fin : l'imitation ou, pour mieux dire, la singerie prussienne de la sagesse millénaire de nos rois Capétiens n'aura atteint à la cou- ronne impériale que pour déchoir avant que son demi- siècle soit révolu! Les Hohenzollern ne s'étaient élevés sur le haut lieu que pour y découvrir leur inaptitude à poursuivre la tradition du grand Frédéric et de ce Chan- celier de fer, auquel on a rendu une pleine justice quand on les a nommés deux brillants écoliers (mais écoliers germains!) de l'Histoire de France. La force prussienne et l'unité germanique fondées par leur génie de la contrefaçon se trouvent aujourd'hui compromises, perdues peut-être, par le jeu instinctif des mêmes vieilles causes qui ruinèrent toujours les domi- nations tudesques antérieures : comme les Othon, les Henri et les Charles, les Guillaume subissent donc le délire et le vertige de la puissance ! On les voit chan- celer dans l'ivresse grossière que donne ce grand vin aux tètes et aux cœurs qui ne sont pas faits pour le sup- porter. 98 l'action française Cet empire allemand, ouvert de toutes parts, enclavé de nationalités hostiles, créé et soutenu par une race ombrageuse et lourde, d'esprit personnel et jaloux, remplit le moyen âge de ses luttes contre la plus auguste expression de l'unité chrétienne, cette bienfaitrice à laquelle il devait tout. Quand, en fin de compte, le Sacerdoce eut résisté, lorsque la Papauté eut fait la preuve de l'ascendant supérieur d'une sagesse univer- selle, le génie allemand tira sa vengeance en procédant au schisme affreux du xvie siècle qui fut d'ailleurs pour lui le principe d'une autre ruine. Ainsi tout ce qui sort authentiquement des profondeurs de l'Allemagne con- naîtra le même destin, portant le même caractère d'outrance rude et vaine, signe d'une ambition vérita- blement sans objet parce qu'elle est toujours sans mesure. Ces édifices de burgraves auront croulé l'un après l'autre pour la seule raison qu'ils n'allaient nulle part et se contentaient d'étaler sous les regards du monde étonné ou moqueur les triomphes béats de la force brute. Toutes les nations allemandes et non la seule Prusse ont donné successivement à l'Histoire l'échan- tillon de cette erreur. Erreur d'une essence purement allemande. Le sentiment de l'abus ridicule, celui de l'excès criminel, l'idée du correctif, du tempérament et de la limite sont des inventions étrangères qui n'ont pas pénétré ce cuir national. Du haut en bas, c'est la même grossièreté d'intelligence. Mais plus l'on descend, mieux cela se voit. Les épreuves infligées à nos consuls et à nos voyageurs en font des témoignages d'une ignoble naïveté : une police bien faite est celle qui procède à de bonnes fouilles ; la fouille consciencieuse est celle qui s'étend à toutes les parties du corps des patients ; cet L ETERNELLE ALLEMAGNE 99 intrépide syllogisme teuton aboutit naturellement à la sordide historiette qu'on trouvera plus loin et qui renou- vela sur la frontière de Hollande l'exploit des Barba- resques en Méditerranée, au siècle où Voltaire contait... Exception faite pour quelques grands Germains, can- didats à l'humanité, qui ne laissèrent qu'une rare descendance, l'apogée naturel de ces romantiques-nés se reconnut toujours au même goût de la domination pour la domination. La langue, le fidèle et pur miroir de l'âme populaire, en témoigne elle-même s'il faut en croire ce mystique philosophe et philologue saxon qui remarqua, avec un curieux mélange de vanité et de dédain, que dans les divers idiomes germaniques le titre de roi et de chef exclut toute autre idée que celle de puissance pure, Kœnig, Koning, Canning : bon pour les pauvres peuples classiques d'enfermer dans leur sang du basdeus, du rex, du roi-, du chef ces vaines notions intellectuelles de directeur de peuples, de guide réfléchi ou de tête éclairée par des yeux bien ouverts ! L'orgueil butor, tiré d'un cas d'infériorité obtuse, exprime à merveille l'épaisseur et la présomption d'une race. Tel étant et tel se montrant le Germain cultivé, dès qu'il érige en loi son instinct, jugez des autres : ceux qui manient l'outil, ceux qui portent les armes ! Les sévices barbares exercés tous ces jours-ci sur la personne sacrée de diplomates, de prêtres ou de malheureux prisonniers, ne se comprennent tout à fait que par l'étude de l'Alle- magne lettrée. Il me souvient d un professeur à l'Uni- versité de Marbourg, fort occupé d'études romanes, qui s'était fait aussi une spécialité d'analyser la « littérature» de la guerre de 1870, Edouard Koschwitz. En 1896 ou 1897, à l'époque où toutes les forces de l'Etat français tendaient à nous faire oublier l'idée de Revanche, ce [ BlUlOTHeCA IOO L ACTION FRANCHISE petit vieillard blond, jaune et roux vint en France où il prit figure de personnage. Une de ses brochures fut tra- duite pour nous : cette prétendue « étude psycholo- gique » sur tes Français pendant la guerre était à peu près entièrement consacrée à la négation placide des « atrocités » « mises sur le compte des soldats alle- mands» par la seule imagination de libellistes chauvins; L'espionnage allemand n'était qu'un mythe solaire, les fusillade- de francs tireurs ou de particuliers inoffensifs. simples racontars de journaux ! Le docteur conclus il par un éloge bien senti de < l'action profonde 0 qu'aurait exercée l'Allemagne au \iv siècle, influence tellement bienfaisante, déclarait-il, que « les générations futures de la France, rendues plus clairvoyantes, ne mécon- naîtront pas ee l'ait : elles ne regretteront pas même les défaites de la dernière guerre, a Ils sont comme cela ! disait .Iules Lemaitre en éclatant de rire. C'est ainsi que leurs mères les font ! L'Allemand est persuadé' qu'il améliore et embellit le monde en le ravageant. Il a peine à comprendre que le monde ne soit jamais de son avis. C'est ainsi que l'homme allemand, .homme total, excellent {ail, man, observe le bon Fichte) a perdu la tête, c'est ainsi qu'il la perdra toujours. Il ne faut pas que le sort L'élève trop haut, car, immanquablement, ce soldat fanfaron, devenu aussi le citoyen fanfaron, réunira l'univers contre lui. Cette fois, pour le garder de son péché originel, il avait Les leçons, les exemples el les traditions continues (lune d\ oastie économe, instruite à la copie île nos bons modèles français. Comme on n'a cessé de le faire observer ici. il avait ce testament bismarckien qui esl la formule la plus nette de l'esprit de conservation d\nas L ETERNELLE ALLEMAGNE IOI ti(|ue prussienne. Personne n'était plus intéressé que Guillaume II et ses fils à s'y tenir, à être en garde contre l'esprit de hauteur ruineuse propre à la Ger- manie. Or l'esprit allemand a vaincu l'esprit politique. Malgré l'hérédité et malgré la loi salique adoptées enfin, la furie germanique est venue à bout des conseils de la monarchie. Le poison national, lampe depuis qua- rante-trois ans, finit par èlre le plus fort. Il a noyé circonspections, prudences, souvenir des précédents et des avertissements. L'Allemand éternel titube sur le bord de la catastrophe historique, dans une direction exacte- ment contraire à celle dont ses grands modèles du passé lui avaient donné la notion. ... Le roi de France fut le juge de paix du monde. Sa magistrature consistait à faire l'union autour de lui. Sauf des moments d'erreur vite réparés, sa tâche habi- tuelle était de grouper les Etats moyens, avec leur clientèle de petits princes, contre le prétendant, quel qu'il fût, à la Monarchie universelle. Ainsi, graduelle- ment, s'imposèrent le prestige, l'honneur et l'amour de la nation française. Ainsi sa propre autorité se créait, s'affermissait et s'étendait. Son royaume était vaste, mais plus vaste l'immense domaine moral adjacent. On a pu dire qu'il était, de père en fils et, sous les derniers Bourbons, plus que jamais, le Fédérateur de l'Europe. Nous avons aujourd'hui un fédérateur allemand. Mais c'est contre lui qu'il fédère désormais les nations. Et c'est à ses dépens que se reforme l'union du monde. Il a su de ses propres mains souder la Russie à la Serbie, la France à la Russie, la Belgique à la France, l'Angle- terre à la Belgique, demain peut-être Italie, Hollande, même Portugal, se trouveront ils insérés dans les mailles de la même coalition du seul fait de sa volonté, de sa 102 L ACTION FRANÇAISE manœuvre, et, pour ainsi dire, sans qu'aucune de ces puissances ait eu la peine de le vouloir ou l'audace de le rêver ! Charles Maurras. i3 août 191 4. L'infériorité allemande. — Leur férocité. J'admire la naïveté de ceux qui tentent encore de faire une distinction enlre la caste des officiers prussiens et le peuple allemand. Cette vieille niaiserie ne date pas d'hier. Elle est une survivance des folies de Micbclet, qui a écrit sur nos mauvais voisins, peu avant la guerre de 70, les pages les plus fausses, les plus à contre sens et à contre-réel qu'ail peut-être produites le romantisme. Hugo aussi abonde en insanités sur la vertueuse el humanitaire Germanie. Mais elles n'ont pas le côté à la fois docte et enfiévré de Michelet, elles n'ont pas la prétention comique de s'appuyer sur l'his- toire. Il y a un rire que provoque la négation de l'évi- dence, la négation du principe de causalité. Si vous voulez connaître ce rire-là, ouvrez Michèle! . La vérité est (pie le tempérament allemand, du haut en bas de l'Empire el dans tous les milieux, est un tempérament féroce, chez qui le manque de tact n'est qu'une dépendance du manque de sensibilité. Cette férocité esl méthodique, froidement conçue comme un élément de supériorité ethnique, de domination et de conquête, sans nulle griserie ni dégriserie, et totale- ment différente de ce que nous mettons d'ordinaire sous les ternies de violence ou même de sauvagerie. Elle est, si bizarre que cela paraisse, à base pédante et scientifique. L'officier de ulhans qui encourage ses JL ETERNELLE ALLEMAGNE io3 hommes à fusiller un enfant de sept ans, ou une jeune fille, ou un prêtre, ou un blessé, procède à ces exécu- tions horribles avec une sorte de satisfaction barbare, très voisine de celle du savant à lunettes d'or qui expé- rimente sur des malades un procédé mortel. Sa cons- cience se satisfait à l'idée que tant de sang versé, que tant de terreur inspirée aboutissent à tel résultat. Il se considère, à ce moment-là, comme un surhomme, comme un gaillard épatant, qui mate la banale pitié des occidentaux ordinaires, mouvement subjectif peu recommandable. et lui substitue l'objectivité. Ces brutes sanglantes à face humaine poursuivent le mas- sacre comme une statistique. Si vous en doutez une minute, c'est que vous ne les connaissez pas. Je vais vous en donner un exemple, que je consi- dère comme saisissant, puisé non dans la guerre, mais dans leurs exercices du temps de paix. Il y avait, voici un quart de siècle, en Allemagne, un célèbre neuropathologuc du nom de Westphal, qui a donné son nom à un réflexe. C'était un homme de haute taille et jaune, que les étudiants d'alors remar- quaient quelquefois dans nos hôpitaux, car il venait en France assez fréquemment. Au cours d'études sur l'opium et son action physio-psychologique, il (Hait devenu morphinomane. Je vous ai déjà dit que la mor- phinomanie était beaucoup plus répandue encore en Allemagne qu'en France, et que, dans le grand état- major notamment et dans le corps des officiers supé- rieurs, elle faisait dénombrent ravages. C'est une très bonne chose à notre point de vue, car l'euphorie de la morphine incline les militaires autant que les civils aux entreprises les moins préparées et aux présomp- tions les plus téméraires. loZj l'action FRANÇAISE Westphal avait précisément comme élève un certain Levinstein. inventeur d'un procédé de guérison de la morphinomanie bien allemand, aujourd'hui totalement abandonné, et pour cause, connu sous le nom de « méthode brusque ». Ce procédé, très simple, con- siste à enfermer le malade, comme un fou furieux, dans un cabanon capitonné et à l'y laisser pendant trois jours, jusqu'à ce qu'il ait perdu, avec le goût du pain, l'habitude du poison. Westphal. désirant guérir, se remit entre les mains de Levinstein. Vous croyez peut être que Levinstein. plein d'amour et de respect pour son maître, adoucit un peu sa méthode, ou hésita à l'appliquer dans sa rigueur? Détrompez-vous. Aussi déterminé qu'un uhlan. il empoigna Westphal, l'incarcéra dans son cachot avec un peu d'eau et de nourriture et lit défense au per- sonne] du sanatorium d'ouvrir la porte sous quelque prétexte que ce fût. On applique Le procédé brusque ou on ne l'applique pas. Pendant doux jours et deux nuits on entendit . venant du cabanon, de terribles cris qui allèrent décroissant, si bien que les infirmiers sup- pliaient Levinstein de les laisser s'informer de ce qui se passait, de détendre un peu son règlement. Levinstein tint bon. Le troisième jour, comme il l'avait décidé, il prit ses clés, ouvrit la porte. Son vénéré maître West- phal était étendu sur le sol, complètement mort, les muscles du corps el du visage tordus de crampes épou- vantables. Il avait encore dans la bouche, au milieu d'un reste d'écume, des morceaux du drap de son lit qu'il avait déchiré avec ses dents, au paroxysme delà douleur. Voilà comment un herr professor allemand peut traiter quelqu'un qui lui est cher, quand son orgueil I. ETERNELLE ALLEMAGNE iq5 scientifique est enjeu. Jugez, d'après cela, de ce que fera un officier de uhlans vis-à-vis de ses ennemis, quand son orgueil national en mouvement sera ulcéré par quelques bonnes reculades. On chercherait en vain, dans la faune des deux mondes, bète plus ignominieu- sement féroce qu'un tel produit, car les fauves sui- vent leur instinct bestial, au lieu que l'Allemand suit un instinct ressaisi par la réflexion, et qui lui apparaît comme un dogme stratégique et ethnique. Pour (pie Dèutschland soit uber ailes, il faut fouler aux bottes l'humanité. Cet enfant de sept ans, ces jeunes filles, ces prêtres, sont sacrifiés méthodiquement à Ai 'ininius. Leur sang coopère au bien général, qui est la domination de l'Allemand sur l'univers. ^sous avons du mal à nous représenter semblable monstruosité intellectuelle. Elle est cependant — n'en déplaise aux mânes de Hugo, de Michelet, de Quinet — le fond de l'âme allemande, que celle-ci soit prus- sienne, saxonne, badoise ou bavaroise, logée dans le corps d'un prince du sang ou d'un sabotier. Cela n'empêche de fleurir ni le myosotis, ni le houblon ni une certaine fausse bonhomie, qui en impose au voya- geur superficiel et toujours avide d'être aimé. L'Alle- mand aime son voisin bien cuit. C'est un ogre pédant, mais — qu'on se le dise — c'est un orgre qui se sauve quand on parvient à lui arracher son couteau et qui demande grâce si on lui met ce couteau sur la gorge. La civilisation exige que le Français, l'Anglais, le Russe et le Belge, maintenant qu'ils tiennent le porc allemand, le saignent sans merci sur leur billot. Alors seulement on respirera. Léon Daudet. a2 août i g 1 4 . 106 l'action française Le système « Attila ». A ce que je "vous disais l'autre jour de la férocité méthodique allemande, le Temps a apporté une excel- lente confirmation par certains extraits de l'œuvre principale du général Bronsard de Scliellendorf qui est outre-Rhin un des docteurs de la guerre. La mé- thode d'extermination progressive que préconise cet excellent homme, cet assassin à lunettes, entouré de ses plans, cartes et citations, devra porter devant l'a- venir le nom de « Système Attila ». C'est, en effet, le retour à l'invasion destructive pure et simple, de telle façon que les populations envahies soient d'abord frappées de terreur et ensuite remplacées peu à peu par l'envahisseur. Le tout se ramène à l'axiome suivant : Pour mieux déloger, il faut hier, et à son corollaire : Plus on tue l'habitant, moins if y a ensuite de bouches à nourrir. Le joli de la chose, c'est que tandis que ces textes homicides, que ce vade-mecum du parfait égorgeur s'imprimaient tranquillement en Allemagne, vous trou- viez des gens pour protester contre « l'imbécile hypo- thèse d'une agression allemande », pour continuer à défendre le mythe d'une Allemagne idyllique et amie de la paix, menée par quelques méchants impéria- listes. Quand la guerre actuelle sera terminée par la défaite des bandes d'Arminius, quand le calme momen- tané sera revenu, je compte vous offrir à ce sujet un choix de cilalionsnon moins édifiantes que celles tirées de Michelet, Hugo, Jules Simon et Emile Ollivicr avant la guerre de 1870. Il importe que ces monumentales stupidités demeurent comme un témoignage de l'aveu- glement des politiciens et aussi des professeurs de L ETERNELLE ALLEMAGNE '/ Sorbonne. Nous transmettrons le dossier à nos fils, afin qu'eux aussi soient mis en garde. D'autres, non moins aberrants, se laissaient prendre aux amabilités de surface de Guillaume II et des hauts personnages qui l'entouraient. Une réception à la cour, quelques paroles courtoises, avaient raison de leur résistance et les livraient pieds et poings liés à la fourbe du Hohenzollern. Il y a environ neuf ans. au mo- ment où ce stropiat grandiloquent était menacé d'un cancer à la gorge, j'écrivis sur lui, dans la Libre Pa- role, un article intitulé Ceci tuera cela, où, renseigné quanta ses véritables desseins à notre endroit, je me permettais de lui souhaiter de crever, non sans avoir transmis son cancer à sa petite famille, dans le plus bref délai possible. A cette occasion, je fus blâmé par un certain nombre de gens raisonnables, de confrères — dont j'aurai la miséricorde de taire les noms — qui soutenaient que Guillaume II avait « des sympathies pour la France » et qu'il importait de ne pas les aliéner. C'était quelques semaines avant l'alerte de Tanger. Si je cite ce petit fait, c'est qu'il montre bien l'état de candeur où croupissaient alors beaucoup de nos com- patriotes, dans les sphères dites éclairées. D'autres s'imaginaient faire preuve de largeur d'es- prit en maintenant cette ânerie monumentale, ce ba- teau de la supériorité prétendue de la kultur alle- mande, dont ceux de ma génération ont été persécutés. Nos défaites de 70-71 avaient eu pour résultat de ger- maniser complètement l'enseignement de la philoso- phie dans les lycées, collèges et institutions de France, si bien que le grand bénéficiaire intellectuel du traité de Francfort fut en réalité Emmanuel Kant. Que de mal nous avons eu, juste ciel, à nous débarrasser du io8 l'action FRANÇAISE poison kantien ! J'en appelle ici à Pierre Lasserre et à Vaugeois, avec qui nous regonflons si souvent — comme disait Mallarmé — ces souvenirs divers. Après Emmanuel Kant. le deuxième bénéficiaire fut Richard Wagner,' chez qui, sous les ondes sonores, veillait éga- lement l'âme avide, haineuse et sanglante d'Attila, d'un Attila qui brûle une ville où on lui a refusé un opéra. Croyez-vous qu'il avait assez raison, ce cher petit mar- miton sifflant Lohengrin, et avec Lohengrin toute la ferraille de l'inverti forcené de Bayreuth ! Cependant, sous l'humanitarisme, sous les extases des salonnards en voyage, sous la kantomanie et sous la wagneromanie, les herren du grand état major con- tinuaient à aiguiser le fer allemand, à préparer les balles dum-duin et les baïonnettes dentelées. A l'abri de l* engouement des germanophiles et de l'indifférence de beaucoup d'autres, les Von der Goltz et les Bronsard de Schellendorf piochaient leur « vortrag » sur regorge- ment des neutres, l'incendie des villages, le massacre îles otages, (U's femmes el des enfants et tout le sys- tème Attila. Quand on tient la kultur, il importe delà propager par le feu et le sang. L'éventrement d'un en- fant de sept ans par un uhlan botté doit servir au per- fectionnement de I humanité germanisée. En avant, par delà, non les tombeaux, mais les cadavres ! Le réveil des illusionnés est rude. D'ailleurs beaucoup d'entre eux ne sont qu'à moitié réveillés et, avant quelques années, seront retombés dans leurs illusions. Mais je parle pour les autres, pour l'immense majorité des Français qui n'ont jamais gobé le grossier appât allemand et qui, depuis vingt ans. voyaient venir le coup de chien. C'étaient eu\ les clairvoyants cl les sages, [le avaient transmis à leurs enfants leur lucidité et leur L ETEHNELLE ALLEMAGNE [O9 ardeur. Ce sont ces fils de ceux qui n'oubliaient pas qui sont en train de sauver la France. C'est grâce à eux qu'échoue le système Attila. Notre deuxième victoire sur ces bandes sera de de- meurer des civilisés. Mais, de grâce, ne devenons pas débonnaires. Ce serait la pire des duperies. Léon Daudet. 2G août 1914. Reims sera vengée. Nous avons des représailles prêtes. Il sera urgent de les exercer. Il ne faut pas que les destructions de l'Alle- magne restent sans réponse. Cela serait impolitique et cela serait immoral. Nous ne voulons pas la destruction des monuments des arts. Nous savons ce que l'Allemagne en renferme. Nous admirons à Nuremberg Durer et la Renaissance, à Cologne l'art gothique allemand. Plus que les Alle- mands eux-mêmes, nous en sentons le prix. Plus et mieux que les Allemands, avec des lumières supérieures, nous aimons les belles résidences, les jardins élevés, sur le sol divisé de l'ancienne Allemagne, par vingt petits princes, clients ou émules de nos rois : Schleis- sheim, Mannheim, Hernhausen, Potsdam, la Favorite, YYurtzbourg : styles baptisés là-bas baroque et rococo et que nous appelons Louis XIV et Louis XV. Nous savons la splendeur des collections de peinture de Dresde, de Cassel, de Munich, de Brunswick, de Schwerin. Saccager, compromettre ce trésor serait un crime. Ce crime, les Allemands le commettent ; nous, nous ne le commettrons pas. Mais, heureusement, l'Allemagne rassemblée, l'Allemagne une, nous présente IIO L ACTION FRANÇAISE d'autres objets, aussi ridicules, aussi affreux à l'œil que maudits dans leur inspiration, Monuments récents de l'unité forgée, du despotisme militaire, anticipations tumultueuses d'une durée cpie nous voyons se dérober à leurs prises, bravades de sou- dards romantiques, fantaisies de pédants retors. Ni le goût ni la noble histoire ne sont intéressés daus leur conservation ; c'est sur ceux-là que nous frapperons. Aux quinze siècles d'histoire immortalisés dans la cathédrale de Reims, que les obus prussiens viennent d'incendier, nous ferons tomber en sacrifice l'horrible Germania du Niederwald. Personne ne regrettera ce monument. Il est laid et son insolence ne l'exempte pas de la platitude. L'unité allemande bâclée en quarante ans l'a juché là connue un défi aux siècles, à six cents pieds au-dessus du Rhin. en Mie de Bingen, de la Hesse rhénane, du Palalinat, de Deux-Ponts, de Sarrelouis, de Landau et de l'Alsace. Une statue criarde et prétentieuse de l'Allemagne, Germania, le surmonte. Le piédestal a vingt-quatre mètres. Sur ce piédestal, un bas-relief d'inspiration pompeuse et écolière représente l'apothéose de Guil- laume 1". Un autre représente le Rhin remettant la garde dr l'Empire à la Muselle. Il faudra «pie cela saute, une fois l'Alsace rendue. Cela lut achevé en i884- A l'inauguration, l'empereur parla ainsi : « Quand la Providence veut manifester sa volonté par de grands événements, elle choisit la nation et l'époque qui lui plaisent pour exécuter ses décrets. Dans L ÉTERNELLE ALLEMAGNE III les années 1870 et 1871, nous avons senti une .pareille intervention de la volonté divine. Le peuple allemand en armes, conduit par ses princes, a été l'instrument de la Providence. » Certes, et pour une grande leçon. Il s'agissait de montrer au monde jusqu'où le délire de l'orgueil peut conduire un peuple grossier, voué par toutes les leçons de l'histoire au morcellement et au partage. Que Dieu fasse la grâce à cette génération d'être témoin de la sanction. Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre ! Que les prières dont Reims fut témoin quinze cents ans, que celles du baptême de Clovis, que celles du sacre des rois, de Hugues à Charles X, que l'intercession de Jeanne d'Arc, qui tint son étendard sous ces voûtes qui s'écroulent, que les saintes exécrations, que les prières fidèles qui monteront de toute la France à la nouvelle de l'attentat prussien, valent à nos armées la victoire ! Qu'elles soient pour nos soldats la source d'une irrésis- tible vaillance; qu'elles valent à nos généraux, à Joffre, à Pau, à Castelnau, toute l'étendue de leur sagesse, toute la constance de leur volonté, toute l'agilité de leur génie, toute la lucidité de leur science ! Au bruit répandu de l'Allemagne battue sur l'Aisne, comme elle l'a été sur la Marne, devant Reims comme devant Châlons, la Germania tremblera sur son socle, elle sentira venir le coup de botte qui la fera rouler en morceaux dans le Rhin. Le noble fleuve alors verra refleurir la fierté de ses établissements romains, Cologne, Coblence, Mayence, opprimés par le barbare trophée des descendants de W itikind. Dans le verre du soldat français, les crus de 112 L ACTION FRANÇAISE Ruclesheim, qui couvrent le jNiederwakl, pétilleront en l'honneur de cette délivrance. Mais cela ne saurait suffire. Après le trophée du sou- dard, il faudra supprimer le monument du cuistre. Nos armées iront jusqu'en Bavière, et près de Ratisbonne. jetteront la Walhalla par terre. Cela encore est dû à l'orgueil allemand, qui, dans un temple grec de style munichois barbouillé, a casé, tant inscriptions que bustes, une centaine de gloires allemandes. Dans ces gloires, arrogamment requises pour faire cortège à l'unité germanique, apprenez, Fran- çais, qu'il y a Clovis, Charles Martel et Charlemagne ; apprenez, Auglais. qu'il y a Alfred le Grandet Akuin ; apprenez, Suisses, qu'il y a Furst, Stauffacher et Melchlhal, conjurés du Grutli : apprenez, Polonais, qu'il y a Copernic ; apprenez, Hollandais, qu'il y a Erasme ri Guillaume le Taciturne; apprenez, Belges qu'il \ a Van Eyck el Rubens. Par nos mains, chaque nation d'Europe verra ses gloires désannexées de l'outrecuidante mainmise alle- mande. On laissera aux Allemands Alaric, roi des \\ isigoths : Odoacre, roi des Hérules ; Genséric, roi des Vandales, réclamés par eux comme ancêtres, hôtes de la Walhalla, dignes d'elles, et, pour célébrer leur mémoire selon leur caractère et selon leur engeance, on mettra le feu. Et ce feu purifiera l'Europe. Et sans dommage du goût, au profil de l'histoire, maquillée dans ces mascarades, Louvain et Reims seront vengées. L. DiMIER. 21 septembre igi.'j. l'ÉTEKNELLE ALLEMAGNE Il3 Si Bismarck revenait... Je me trouvais en Allemagne, il y a dix-sept ans, lorsque la mort de Bismarck survint, et, quelque haïs- sable que lût notre grand ennemi, je ne pus m'empêcher d'être frappé par la mélancolie de cette fin d'existence. Mieux fait, comme toutes les natures vigoureuses, pour la colère que pour la tristesse, le solitaire, l'exilé de Varzin n'avait pas dissimulé la rage que sa disgrâce lui avait causée. Le fondateur de l'unité allemande et de l'Empire était mort dans la peau d'un frondeur, et il n'avait pas dissimulé l'expression de sa rancune et de son dédain pour le jeune maître qui l'avait chassé du pouvoir. Aussi l'Allemagne officielle avait-elle fait au chancelier de fer des obsèques solennelles mais embar- rassées. On comprenait que l'intelligence dominante de l'Allemagne nouvelle s'en allait, et nul n'osait en con- venir. Une obscure anxiété régnait sur les Allemands. Guillaume II lui-même, en dépit de sa fastueuse assu- rance, accusait un certain trouble. L'Allemagne sans Bismarck ! On eut, ce jour-là, le sentiment que l'Em- pire avait perdu sa plus solide armure et que c'était l'histoire d'une autre Allemagne qui commençait... D'ailleurs Bismarck, durant les longues journées d'oisiveté rageuse qu'il avait passées dans sa solitude de Varzin avant de mourir, n'avait pas manqué de pré- voir ce qui arriverait, lui disparu, et ses leçons une fois oubliées. Il savait bien la peine qu'il avait eue à transformer Guillaume Ier de roi de Prusse en empereur allemand. Il connaissait par expérience l'inaptitude des Hohenzol- lern à sortir de leur tradition prussienne, à élargir leur esprit jusqu'à la conception impériale. En 1871, lorsque n4 l'action FRANÇAISE Bismarck avait créé l'Empire, subordonné, grâce au prestige des victoires remportées sur la France, les princes allemands à la Prusse, Guillaume Ier lui avait donné d'incroyables soucis par son entêtement et même par ses hésitations, tandis que le futur Frédéric III, — Frédéric « le Noble » en personne, — avait failli tout compromettre par ses exigences et par son orgueil. Oui, Bismarck le savait bien, cpie les Ilohenzollern ne com- prenaient pas et ne comprendraient jamais sa politique, qne leur esprit restait et resterait borné aux habitudes de brutale rapacité des margraves de Brandebourg. Et c'est pourquoi, inquiet de l'avenir, il avait eu le soin de mettre ses successeurs en garde contre les fautes et les erreurs qu'il avait prévues et dont il avait calculé toutes les conséquences p<>ur l'Empire allemand. Bismarck ne méconnaissail pas la suite de bonheurs inespérés et d'occasions favorables saisies au vol grâce auxquels il avait pu réussir à mettre sur pied sa grande Allemagne. Il savait bien que la chance d'avoir eu « une giande incapacité méconnue » (ainsi appelait-il Napo- léon III) pour adversaire avait été le plus sur élément de son succès. Bismarck ne se dissimulait pas que l'Empire qu'il avail créé « par le fer et par le feu » restail un édifice fragile, un édifice qu'il fallait mainte- nir en état de défensepar l'entretien d'une force armée extraordinaire, et aussi par une diplomatie d'un doigté et d'une prévoyance toujours sans faiblesse. Il répétait infatigablement que la situation géographique de l'Alle- magne ne pouvait pa> être changée, el que cette situation n'était pas favorable. l'Allemagne, avec ses frontières ouvertes et les nombreux el puissants voisins qui l'en- tourent, étant exposée de toutes parts aux invasions. Il rappelait que Frédéric II disait déjà de son royaume L ETERNELLE ALLEMAGNE Il5 que c'était une enclume sur laquelle frappaient trois marteaux, el il adjurait les hommes chargés de gouver- ner l'Empire de faire en sorte que les trois marteaux fussent empêchés de se réunir et d'accabler ensemble l'enclume. Bismarck Pavai t-il assez proclamé qu il avait le « cau- chemar des coalitions » et qu'il ne craignait qu'une chose : une guerre d'anéantissement dirigée contre l'Allemagne par plusieurs puissancescuropéennesalliées ! Avait-il assez clairement expliqué que, si l'alliance de l'Allemagne et de l'Autriche était une combinaison recommaudable, encore ne fallait il pas que l'Allema- gne exposât les os d'un seul grenadier poméranien pour que l'Autriche pût réaliser les promesses de dédomma- gement et d'agrandissement du côté de l'Orient que lui-même lui avait faites ! Avait-il été assez bon pro- phète, lui, l'inventeur du pacte triplicien, lorsqu'il avait averti les Allemands qu'ils seraient les derniers des imprudents s'ils comptaient, pour toujours et sans réserve, sur le concours de l'Italie ! Aujourd'hui, si Bismarck pouvait revenir sur cette terre, il verrait que Guillaume II, — le jeune orgueil- leux qui avait disgracié et chassé le vieux serviteur de son grand-père, — n'a pas suivi les sages conseils que le fondateur de l'Empire avait donnés, et qu'il a commis toutes les erreurs contre lesquelles l'Allemagne, en suivant les leçons bismarckiennes, devait être à jamais gardée. La Fiance, l'Angleterre et la Russie coalisées contre l'Allemagne, l'Empire engagé par sa propre mala- dresse et ses provocations dans une lutte formidable avec l'Europe, l'Italie neutre, l'unité allemande compro- mise ! Dans quelle colère contre les auteurs de tant de catastrophes et dans quel désespoir entrerait le chance- i le l'action française lier de fer si ce spectacle pouvait être vu par ses yeux, si son œuvre gâchée lui apparaissait ! L'Histoire dira sans cloute que lunité allemande était une construction artificielle, contraire aux intérêts et à la tranquillité de toute l'Europe, et qui n'avait pu naître et se maintenir que par le génie politique de Bismarck. L'Histoire reconnaîtra certainement aussi que les Hohenzollern ont été inférieurs à la tâche de conduire un vaste Empire. Quand on pense que le jour où Guil- laume II lançait son fatal ultimatum à la Russie et à la France, et, en décidant de violer la neutralité de la Belgique, provoquait l'Angleterre, il avait, à coup sur, à portée de la main, dans son cabinet de travail, les deux volumes de Pensées et Souvenirs où Bismarck a si clairement défini ces périls et classé ces fautes parmi celles que le gouvernement impérial ne devait jamais commettre, quand on pense à cela on se dit que Guil- laume II a signé ce jour-là sa propre déchéance comme empereur allemand. Jacques Bain ville. 7 octobre !Ql4. Individualisme et pangermanisme. « L'Allemagne et la Guerre. » M. Emile Boutroux vient de publier dans la Revue des Deux Mondes des considérations qu'on lira avec charme. Sans comparer l'illustre professeur à des per- sonnages officiels tels que le poète lauréat de l'Angle- terre ou le poète du gouvernement dans la République Argentine, on peut le tenir pour l'une des voix du régime : cousin ou beau-frère du président de la Repu- L ÉTERNELLE ALLEMAGNE I I 7 blique, membre de l'Académie française, arbitre de la Sorbonne, ses idées sur l'Allemagne et la Guerre peuvent aider à définir les idées qui courent le monde otficiel. Elles sont en progrès. M. Boutroux nous change de déclamations un peu creuses sur le militarisme prus- sien ou bismarckien. Ce n'est pas à Bismarck, c'est à Fichte qu'il fait remonter les origines du germanisme brûlai. Cette mention de Fichte constitue pour nous plus qu'une satisfaction, et presque un succès : il y a juste vingt ans que nous la demandons, il y a vingt ans que noussignalons l'importance des Discours à la nation allemande, sur lesquels on s'appliquait toujours à glisser. Nos instances de 1890 concoururent à faire souscrire 200 exemplaires de la traduction du capitaine Philippe au conseil municipal de Paris. Et ce fut à peu près tout, jusqu'à l'article du i5 octobre igi/j... Nous avons avec M. Emile Boutroux quelques autres points d'accord. « La culture allemande diffère profondément de ce que l'humanité entend par culture et civilisation. » Si M. Boutroux donne la plénitude de leur sens à ces mots de lui, ils correspondent à notre pensée. Et les vives peintures que Daudet a faites de l'Allemagne pourraient servir de préface aux remarques, peut-être un peu tardives, mais fines et justes, de M. Boutroux, sur la grossièreté delà nature allemande. Quel contraste, dit-il, entre la science de ce peuple et l'état de ses mœurs, sa médiocrité de caractère et d'Ame ! Chez tel savant spécialiste (mettons de chirurgie ou de philologie) « quelle disproportion souvent entre sa science et son degré d'éducation ! Quelle vulgarité de n8 l'action française goûts, dé sentiment, de langage, quelle brutalité de procédés '. i) La fibre morale est en retard sur un développement scientifique, militaire et politique in- contestable et incontesté. Quelques-uns aimeraient s'en tenir à cette explication. M. Boutroux ne le veut pas. Il n'en est pas satisfait, et il a raison : cette grossièreté et cette barbarie savantes sont mises en système, dit-il. Il fait une analyse du système allemand. Excès ou lacunes. M. Boutroux a mentionné Fichte. Quel ennui qu'il n'ait pas tiré de ce nom et de cette doctrine tout ce qui y est contenu ! Son hésitation lâcheuse l'ait tourner court une analysé qui s'annonçait bien. Voua y trouverez de bons morceaux, des indications justes, des remarques de détail fort susceptibles d'instruire et de divertir tout le monde. Vous saurez ce que c'est que la hiérarchie germanique des peuples suivant qu'ilssont naturvœlker, halbkulturvœlker ou kulturvœlker, ou même vollkultur- vœlker, lesquels emportent le bâton de maréchal de la Culture.. Mais le passagede la basse nature allemande à la divinisation, plus basse et plus grossière encore, de celle nature, \1. Emile Boutroux ne l'établit point. On sentira peut-être pourquoi. En attendant, il revient par uo détour à l'idée des deux Allemagnes et delà corruption de. la bonne par la méchante: la prussienne. A l'Allemagne qui fit sa liberté par l'unité, il oppose l'Allemagne qui voulait réaliser son unité par la liberté ; à L'Allemagne de Sadowa et de Sedan L'Allemagne du Parlemenl de Francfort, c'est à dire à L'Allemagne de la réussite L'Allemagne de Lavortemenl : même après un nouvel L ÉTERNELLE ALLEMAGNE II9 Iéna, ce point de vue risquera d'être trouvé faible en Allemagne. Une « Allemagne libre dans l'Europe libre » qu'il essaye de saluer dans un avenir idéal rappelle celte Eglise libre dans l'Etat libre, quelquefois entrevue en rêve, mais qui a toujours mal tourné en réalité. M. Boutroux croit devoir s'attendrir, s'étonner, se révolter devant la succession de ces deux Allemagnes : fi donc, après l'Allemagne de l'impératif catégorique et du moralisme kantien, l'Allemagne immoraliste des soldats de Bismarck et de Guillaume II ! On dirait que M. Boutroux n'a jamais vu sortir le jacobin du libéral comme le fruit de la fleur, on dirait qu'il n'a jamais vu un 1793 naître logiquement d'un 1789 ni une Ter- reur d'une Déclaration des droits de l'Homme ? Les marques d'émotion et de trouble données devant un enchaînement aussi naturel ne sont pas un état d'esprit très philosophique. Ce sont les trous de son analyse. Us sont couverts de la façon la plus ingénieuse par d'intéressants souvenirs donnés aux paradoxes dialectiques de la philosopliie allemande, tels que l'inertie du bien, la fécondité du mal ou la génération du bien parle mal. Mais ces jeux ne sont pas proprement allemands, la philosophie des Grec8 ou leur soplnstique ne s'y est-elle amusée à plus d'une reprise ? Quant au culte de la force sur lequel M. Boutroux appuie si éloquemmenl. il y a des dis- tinctions à l'aire. D'abord ce n'est pas la force en soi que l'Allemagne adore, c'est la force en tant qu'alle- mande. De plus, le culte de la force, le goût de la domination, l'appel aux puissances mystiques en faveur d'un empire ou d'une armée ne sauraient être confon- dus avec cette folle apothéose du moi allemand. Toute 120 L ACTION FRANÇAISE l'Europe des croisades s'est dite le soldat de Dieu, et la paix romaine (Rome, force) a. « par la bouche d'or du plus doux des poètes », chanté son droit à s'imposer aux nations pour leur propre bien. M. Boutroux n'aura qu'à rouvrir l'Enéide aux vers qui suivent de près cer- tain hexamètre applicable au général Joffre : Turegere imperio populos, Romane, mémento; Hœ tibi erunt artes, paeique imponere morem Parrcre subjertis et debellarc saperbos. Les pangermanistes ont beau démarquer ces beaux vers. Ils ne feront pas de Virgile un impérialiste alle- mand. L'explication trop ilottante de M. Boutroux en- fermerait une profonde duperie si elle leur permettait l'embauchage du poètesacré. L'individualisme allemand. Essayons d'esquisser ce que M. Boutroux a laissé en blanc. La doctrine de Fichte où le libéralisme de Kant semble porter et mûrir son jacobinisme, a été appelée l'Individualisme absolu. Kant avait marqué la valeur transcendante de l'individu, niais d'un individu géné- ral et abstrait. Ce que Kant avait dit du moi rationnel et humain, Fichte, en somme, le transporta à son moi concret de Germain. L'application qu'il en a faite à la Nation allemande alors vaincue et terrassée bénéficia du vaste courant de libéralisme politique et d'indivi- dualisme religieux qui coulait en Allemagne non seu- lement depuis Kant et la Révolution française, non seulement depuis Housseau. mais depuis la Réforme de Martin Luther. C est ce dont il aurait fallu se sou- venir, en bonne philosophie de l'histoire, au seul nom L ETERNELLE ALLEMAGNE 121 de Fichte. Mais c'est aussi ce qu'il fallait bien éviter, en bonne doctrine officielle de la République. Kant, Rous- seau, les Droits de l'Homme, la Réforme : danger ! En pleine invasion germanique, est-il possible de mon- trer l'étroite affinité du monde germanique, de l'esprit germanique avec les trois ou quatre dieux et déesses qui président à l'esprit public de notre régime et que ce régime a dû mettre sur les autels ? L' Action française , qui protesta énergiquementen 191 2 contre le bicentenaire de Rousseau, ne peut concevoir les mêmes hésitations que M. Boutroux. C'est d'ailleurs sa doctrine constante qu'elle retrouve et vérifie en s'exprimant en toute liberté sur ce fruit de Germanie : l'individualisme. Idées françaises ou germaines ? « Idées françaises », disait-on. On peut se reportera nos lointains fascicules de 1899 ; nous répondions déjà : elles sont germaniques, les idées de la Révolu- tion et de la Réforme. Cela se lit presque en toutes lettres dans Montesquieu, et le protestant doctrinaire Gui/.ot ne s'y trompait pas lorsqu'il enseignait que la thèse de la « liberté individuelle » du Contrai social et de la Déclaration des Droits nous était venue des Ger- mains. L'autre soir, au Temps, M. Edmond Perrier, en rapportant cette opinion, s'en étonnait. 11 rapportait aussi le sentiment de Goethe qui, lui, ne s'en étonnait point et qui donnait à Eckermann ce commentaire des vues de Guizot : N'est-ce pas complètement exact ? La Réformât ion n'en dérive-t-elle pas ?... Et ce salmigondis de notre litté- rature, cette manie d'originalité chez nos poètes dont cha- 122 L ACTION FRANÇAISE cun s imagine frayer de nouvelles roules, ce besoin. qu'éprouvent nos savants, de vivre à part et dans l'isole- ment ; ces individualités qui ne relèvent que d'elles- mêmes, qui n'agissent qu'à ce point de vue, tout remonte à ce principe Les Français et les Anglais ont plus de cohésion... Quant aux Allemands, chacun procède à sa guise ; chacun recherche sa propre satisfaction ; on ne s'inquiète pas d'autrui, car l'individu porte en soi l idée de ta liberté personnelle', et celle-ci, en effet, inspire d'excellentes choses, mais aussi bon nombre d'absurdités. Les « traditions de brûlai égoïsme » que Gœlhe trouvait propres à sa pairie ne purent être associées dans l'ordre politique ou administratif qu'à la manière de Bismarck, usant d'abord du fer et du feu, puis main- tenant la coopération de ces égoïsmes par un appel continu aux convoitises, an goût du pillage, aux pas- sions de la rapine et du gain. A ce prix, mais à ce prix seulement, l'égoïsme forcené des personnes était mis en ('lai de consentir des sacrifices à un égoïsme collectif, à un égoïsme de race. La sociabilité spontanée n'exis- tant poinl ou existant peu (Mi Allemagne, une sociabilité artificielle y naquit de la cupidité devant les proies offertes et les butins promis. Le primat du moi germanique. Le culte instinctif el traditionnel de Ghaque moi alle- mand est devenu ainsi le cul te du nous germanique. Et là se montre une différence profonde entre l'apothéose que lait d'elle-même l'Allemagne et les procédés qui y ressemblent de loin (die/ d'autres peuples. A la lueur de la doctrine individualiste, on comprend que l'Alle- magne veut déifier, non l'idée qu'elle peut avoir de son L ETERNELLE ALLEMAGNE 123 droit et de sa raison ou même de sa force, mais pure- ment et simplement l'idée allemande. Quia nominor Deutschland \ Athènes s'est épanouie dans le swnbole de la sagesse humaine et divine, mais c'était la cou- ronne même de ses œuvres, la fleur de son art, l'expres- sion et le signe d'une loi qu'elle obéissait. Rome s'est élevé des temples, mais en se prévalant de services sécu- laires rendus à toutes les races du monde ; la chrétienté incarnait dans ses armes la volonté de Dieu, mais en commençant par considérer de combien de façons « païens ont tort, chrétiens ont droit ». Avec l'Allema- gne, tout change : elle commence par dire moi et, tout ce à quoi les autres peuples se subordonnaient, beauté, civilisation, science ou religion, elle se le subordonne à elle. Sa science n'est pas bonne comme science, mais comme allemande. Cette ancilla germanise se justifie par les services rendus à 1 Allemagne, non l'Allemagne par les services rendus à la science, l'individualisme germain ne pouvant être primé par quoi que ce soit. Voilà l'erreur philosophique allemande. Son rapport avec le kantisme, qui fait tourner le monde autour du moi, qui prend le moi pour le soleil des planètes inté- rieures, ce rapport-là n'est pas douteux II est à peine utile d'indiquer comment s'y rattachent le romantisme, ne cherchant dans les arts que l'originalité, et l'esprit révolutionnaire, entendant par la politique le simple épanouissement — d'abord (1789) des droits de l'in- dividu, puis des instincts, des passions et des intérêts du même individu, pour autant qu'il en a la force (1793). L'individualisme libéral fonde l'Etat sur les vœux (ou les votes) individuels, à l'exclusion de tout le reste. Et. quand on a exclu tout ce reste traditions, cou- tumes, droits et établissements collectifs, conditions 12/1 l'action française nationales et religieuses), il en découle, au profit de la majorité des individus, une effroyable tyrannie de l'Etat qu'ils composent seuls. Le pays qui a le malheur de tomber sous le joug d'un Etat ainsi fait n'a qu'une branche de salut : la race peut y être meilleure que le système et le citoyen peut y valoir mieux, que l'institu- tion. C'est assez le cas de la France. Ce n'est pas celui de l'Allemagne. L'erreur philoso- phique de l'Allemagne devait aboutir à des crimes contre l'Europe, puis au suicide allemand. La déesse allemande. Pourquoi ? Parce que l'Allemagne valait encore moins que sa doctrine. Reportez-vous aux remarques si justes de M. Boutroux sur la grossièreté et l'épais- seur de l'étoffe dont est faite cette nation. M. Emile Boutroux n'en a pas tiré les conséquences, mais ces conséquences existent. Tant qu'une doctrine supérieure, telle que le catholicisme, telle encore que la civilisa- tion française au xvn0 siècle, lui était juxtaposée et proposée en exemple, il y avait espoir de progrès et de correction pour l'Allemagne. Mais quand la seule doc- trine officielle qui lui fût offerte de haut fut le conseil d'être de plus en plus conforme au caractère et au génie allemand, quand cette forme du jacobinisme historique et philosophique, régulièrement dérivée de la Réforma- tion et du Libéralisme encyclopédique : « Soyons nous- « mêmes, ne soyons que nous-mêmes, élevons tous les « traits de notre nature au-dessus de tout >\ la régres- sion barbare était inévitable pour la Germanie. Etant admis que l'Allemagne signifie l'humanité pure, parfaite et divine, l'Allemagne opéra l'analyse de l'ÉTERNELLE ALLEMAGNE 125 sa nature. Elle se demanda qui elle était. Elle vit au fond d'elle-même ce qui y était : le brutal, le violent, le sauvage, l'impoli, l 'indégrossi et le. dur. Elle mit sur l'autel toutes ces belles choses, en rejetant avec mépris tout tempérament étranger. Le fou bossu qui se croirait Dieu mettrait la bosse au rang des attributs divins. Ainsi a fait l'Allemagne de ses bosses, de ses tares, de ses verrues, de tout ce que l'individualisme absolu, appliqué à sa personne ethnique, lui interdisait de redresser ou de réformer. Sa valeur allemande n'était plus à juger, puisqu'elle était juge ou critère et ser- vait à juger le reste du monde. Un seul devoir : mettre à la disposition de ce juge et créateur du droit les élé- ments de force, les moyens de domination, capables de permettre son épanouissement absolu. Le succès pou- vait être chanceux à l'époque de Jean Gottlieb Fichte : après Blûcher, Bismarck put se flatter de l'assurer et les pangermanistes ont rêvé de l'éterniser. Que l'anarchisme est suicide . L'Allemagne n'a pas fait de Révolution directe contre ses princes et ses rois ; elle en a fait une contre la papauté au \vie siècle, elle en a tenté une au xix" et au xx° contre l'ordre du monde, l'Europe et la civilisa- tion. Sa discipline politique et militaire comme son esprit scientifique, comme aussi la production de quel- ques personnalités de valeur, ont mis longtemps, trop longtemps, des moyens de réalisation puissants au ser- vice d'une idée construite au rebours de la sagesse et de la raison : l'idée anarchiste utilisée au profit d'un peuple. L'ordre matériel a servi de la sorte le désordre mental et l'ordre politique le désordre moral le plus 126 l'action française complet qui ait été vu et conçu depuis qu'il y a des hommes. Ces renversements, ces défis, peuvent réussir, mais, comme disait Pascal, « jusqu'à un certain point seulement », et leur succès devait contribuer à rendre la chute plus profonde. L'individualisme allemand, l'anarchisme absolu systématisé par l'Allemagne et de- venu le principe de son Etat, la religion de son Etat, devait fatalement renverser de lui-même cet Etat ainsi que les forces militaires ou civiles subordonnées, et c'est ce qui est arrivé effectivement : en juillet- août igi 4, on a pu voir Guillaume II et son fils jeter, de leurs propres mains et sur leur propre empire la bombe destinée à accomplir cette destruction par le faîte. Charles Malrras. 17 octobre 191 '). VI Le conflit européen . La naissance du conflit. Les alliances engagées. Le conflit se développe avec lenteur, plus de len- teur qu'on ne s'y fût peut-être attendu, mais il se dé- veloppe sûrement. Les choses obéissent visiblement à une volonté qui n'est ni celle de l'Angleterre ni celle de la Russie. Telle est la situation ; il ne servirait à rien d'essayer de le dissimuler, En premier lieu, l'Autriche a déclaré la guerre à la Serbie. Appuyée par l'Allemagne, l'Autriche accom- plit de point en point le programme qu'elle s'est lîxé. Les menaces de mobilisation de la Russie n'ont pas empêché le gouvernement austro -hongrois de passer à l'exécution de son ultimatum. Voilà le grand fait de la journée du 28 juillet. D'autre part, l'Allemagne repousse le projet de mé- diation conçu par sir Edward Grey. Ou du moins elle n'en accepte que le principe, et trouve à l'application un si grand nombre de dangers que sa réponse équi- vaut à un refus. Sir Edward Grey en est pour une pro- position de conférence inutile de plus. Il devient dès lors un peu plus évident, d'heure en heure, que le bloc austro-allemand persévère dans cette politique d'intimidation qui lui a constamment réussi depuis neuf ans. La question est de savoir si la Triple Entente hésitera 128 l'action française encore devant l'énormité du risque ou si, en présence de la tyrannie exercée par le germanisme, elle se décidera à une tentative de libération. À cette question, c'est à la Russie, directement intéressée cette fois, qu'il appar- tient de donner une réponse. Une fois la guerre décla- rée par l'Autriche à la Serbie, c'est du côté de Saint- Pétersbourg que doivent se tourner tous les yeux. La France attend ce que fera son alliée : et c'est assu- rément une des heures les plus angoissantes que nous ayons depuis longtemps traversées. Les événements se présentent de telle manière que pour l'alliance franco- russe comme pour l'alliance austro-allemande, le casus fœderis peut s'imposer aujourd'hui ou demain dans toute sa pureté. Qui voudrait se dédire du pacte se rayerait du nom- bre des puissances. Or nul ne voit encore qui recu- lera. Et si d'aucun côté on ne recule, c'est la guerre inévitable. Jacques Bain ville. 29 juillet 1914. La guerre des nations. Il importe de comprendre à fond et de saisir avec force les causes du conflit européen si l'on ne veut pas que la politique française soit exposée à des erreurs, le public à des déceptions. Déjà, de divers côtés, on a fait fausse route, on a tiré des interprétations exces- sives de certaines paroles comme celle de ce prisonnier allemand qui aurait dit : « Celte guerre est une guerre d'officiers. » Méfions-nous des anecdotes et essayons de pénétrer au centre dos réalités. LE CONFLIT EUROPEEN Si nous remontons à trois mois en arrière, — un eu de temps avant l'assassinat de l'archiduc François- 'erdinand. — nous découvrons que la situation diplo- îatique était la suivante : L'Europe se trouvait divisée en deux groupes anta- onistes, Triple Alliance et Triple Entente, dont l'op- osition, en temps normal, avait pour résultante un ïuilibre, relatif sans doute, mais qui, tel quel, était onsidéré comme une garantie de paix. Garantie extrê- îement précaire, ainsi que l'événement l'a prouvé. En lit, les deux grands systèmes d'alliances renouvelaient vec une frappante similitude les plus célèbres com- inaisons de la diplomatie historique, celles qui s'é- lient incessamment formées, dissoutes et reformées au ix-huitième siècle, et qui avaient causé les intermi- ables conflits de ce temps-là, continués et aggravés ar les grandes guerres de la Révolution. Triple Al- ance et Triple Entente eussent été des conceptions Timédiatement familières à Choiseul, à Kaunitz ou à Védéric II revenant parmi nous. Cent fois nous avons it ici que la République française faisait, sans s'en endre compte, de la diplomatie d'ancien régime dans s conditions d'existence de la démocratie. Quelque dangereux que pût être l'antagonisme de eux groupes de puissances rivalisant d'armements, n pouvait cependant estimer que la paix européenne ui s'était maintenue, à travers des circonstances si éfavorables, pendant de longues années, pourrait se îaintenir encore. Certes, la politique d'intimidation, à iquelle l'Allemagne se livrait sans trêve depuis le coup e Tanger, était dangereuse et risquait à chaque fois 'entraîner la guerre. Chaque fois l'état d'esprit sincè- ement pacifique de la Triple Entente écartait ou diffé- l3o l'action française rait le danger. La prudence dont on faisait preuve àî Paris et à Londres et à Saint-Péterbourg était telle qu'il était évident qu'il faudrait à Berlin et à Vienne une volonté nettement provocatrice pour troubler la^ paix. C'est à Berlin et à Vienne que cette volonté s'esta rencontrée, en effet. Mais pourquoi s'est-elle rencontrée en 191 4 et non dans les années antérieures ? Pourquoi l'Allemagne a-t-elle, le mois dernier, franchi le large pas qui sépare la menace de guerre de la guerre elle- même avec tous ses risques ? Nous voici au cœur dul problème. On s'aperçoit, en effet, en évoquant l'origine du con- flit, c'est-à-dire l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie, que, pour la première fois cette année, depuis la fonda- tion de l'Empire allemand, on aura vu le monde slave! résistera la pression germanique. En 1878, au congrès de Berlin, comme en iqi2-iqi3, à la conférence île Londres, le bloc austro-allemand avait fait reculer le slavisme, enavaittenu pour nulles les aspirations. Cette fois le slavisme nes'esl pas laissé faire, et aussitôt l'Alle- magne a tenté de le briser. Ainsi, dans son principe, celle guerre était une guerre} des Germains contre les Slaves. On a pu espérer, à Berlin, que la France l'interpréterait ainsi, se dégage- rait de l'alliance russe au moment où l'alliance l'expo- serait à être attaquée elle-même : la procédure dont s'est servi M. de Schœn prouve bien qu'on a essayé. tou4 jours par l'intimidation et la menace, d'obtenir notre neutralité, \insi l'Allemagne eût défruit l'alliance l'ran- co-russe et tenu la Russie à sa discrétion : d'une pierre deux coups. Ce calcul — qui nous réservait de cruels lendemains — a été déjoué et la guerre est de-r LE CONFLIT ELKOPÉEiN I 3 1 renue générale. Mais il reste toujours que c'est la lésistance du monde slave aux prétentions de l'Alle- Inagne et de l'Autriche dans l'affaire serbe qui a servi Lu moins de prétexte aux deux gouvernements germa- niques pour se lancer dans la guerre. Imaginez, en kffet, la Russie se désintéressant de la Serbie, laissant :e petit peuple aux prises avec l'Autriche — comme >récédemment il était arrivé maintes fois à la Russie le le faire, — et le prétexte cherché par l'Allemagne ombait. Quel que fût son désir mauvais d'ensanglanter e monde, elle devait se contenter d'un « succès diploma- ique », comme après l'ultimatum présenté à Saint-Pé- ersbourg en 1909 par l'ambassadeur de Guillaume II Que s'est-il donc passé entre 1909 et 191 4 pour que 'attitude de la Russie ait à ce point changé ? Il s'est )assé ceci que la Russie a évolué de l'autocratie pure ers un régime où l'opinion fait entendre sa voi.\ . Naguère le tsar autocrate n'avait — pour adopter le rocabulaire républicain — que des sujets : il y a au- ourd'hui, — pour parler toujours le même langage, m peuple russe. Et ce peuple a ses passions, ses visées. la une haute idée de ses droits, dont il a pris cons- :ience, et le droit de vivre, de se développer comme îation est le premier de tous. Souvenez-vous des séan- :es orageuses de la Douma, où, depuis un an et demi, a politique de prudence, de temporisation et même l'effacement, que la Russie officielle a pratiquée depuis annexion de la Rosnie par l'Autriche, a été blâmée vec tant de véhémence. La fin de l'amitié tradition - telle qui régnait entre la cour de Saint-Pétersbourg et a cour de Rerlin, c'est, pour la plus large part, à la )ouraa, c'est à la naissance d'une opinion publique usse, qu'il faut l'attribuer. i3a l'action française Qu'en devenant une nation, au sens que le mot avait chez nous en 1792, la Russie dût faire une grande pous- sée de nationalisme, c'est d'ailleurs ce que l'on pouvait annoncer par l'expérience de l'histoire. Comme la Ré- volution française, 1' « évolution russe » aura posé les problèmes des nationalités et de races dans les termes et avec la passion qui déchaînent les vastes chocs des peu- ples entre eux. Voilà ce qui a servi à faire rompre le fragile équilibre de la Triple Entente et de la Tri- plice... A mesure que les idées de libéralisme et de démo- cratie repassent de l'Occident à l'Orient, ce sont les mêmes incendies qu'elles allument. Guerres de notre Révolution, guerres pour l'unité de l'Allemagne et de l'Italie au milieu du dix-neuvième siècle, guerres pour l'affranchissement et la croissance des peuples slaves aujourd'hui, les unes se sont engendrées des autres avec une implacable régularité. Quelle erreur, quelle hérésie, de voir dans le vaste choc qui met en ce moment les nations aux prises, le seul crime des empereurs et des rois ! La vague vient de plus loin que les trônes, et parfois c'est la même qui les a emportés. Et quelle im- prudence chez les socialistes français qui croient encore que la République allemande assurerait la paix de l'Europe! Plusieurs républiques allemandes et aussi pe- tites que possible, peut-être... Mais une grande répu- blique allemande, qui se battrait avec toutes les ressour- ces accumulées par les Hohenzollern en y mettant l'é- nergie d'une fureur nouvelle, — celle des républicains de 1793, — une République allemande qui, pour le coup, ne ferait plus une « guerre d'officiers », mais une guerre du peuple et qui défendrait farouchement son unité... Si les socialistes français croient que cette LE CONFLIT EUROPÉEN l33 République-là arrangerait les affaires de la paix, c'est qu'ils ont oublié tout ce que disait Bebel. . . Jacques Baiwille. 20 août 19 14. Albert Ier et. la Belgique. Voilà environ trois quarts de siècle, l'armée fran- çaise prenait Anvers comme l'armée allemande vient de le prendre il y a trois jours. Seulement la France voulait alors donner à la Belgique, avec l'indépendance, la grande cité que l'Allemagne voudrait lui arracher aujourd'hui. Les actes dictés par une haute conception de la poli- tique ne manquent jamais de trouver, un jour ou l'autre, leur récompense. Il n'y avait eu, jadis, que trop d'étourdis dans notre pays pour reprocher à Louis- Philippe de n'avoir pas annexé purement et simple- ment la Belgique. Il n'y avait pas eu trois douzaines de Français pour comprendre la nature du chef-d'œuvre qu'était la neutralité belge. Il aura fallu la guerre de 191 4 pour faire sentir à tout ce qui n'est pas incura - blement ignorant et léger, ce que le duc de Broglie a appelé « le dernier bienfait de la monarchie ». Dans les grands événements comme ceux que nous traver- sons depuis dix semaines, les peuples s'aperçoivent mieux que les générations dépendent les unes des autres, que le passé gouverne l'avenir, que le raisin vert mangé par les pères agace les dents des enfants, et qu'au point de vue militaire comme au point de vue diplomatique, l'imprévoyance reçoit son châtiment, la prévoyance son salaire. 1 34 l'action française L'histoire dira certainement que la monarchie de i83o, avec toutes ses imperfections, avec toutes ses faiblesses, a sauvé la France de 191 !\ : sans une Bel- gique indépendante, l'ennemi n'eût pas été retenu plus de quinze jours devant Liège, retard qui a ruiné tous ses plans; sans la neutralité belge, le roi George V, les conservateurs anglais et l'aristocratie whig n'eussent pas trouvé la raison péremptoire qui devait jeter dans cette grande guerre l'Angleterre radicale et pacifiste... Et puis l'histoire dira encore que l'homme qui devait faire lever toute cette semence cachée au sein de la Bel- gique s'est rencontré. Jeune roi. modeste, encore un peu effacé par le puissant souvenir de Léopold II. Albert Ier est apparu tout d'un coup comme grand entre les grands souverains. Non seulement il a bondi sous l'outrage de la première sommation allemande, mais encore il a embrassé, d'un clair regard, les consé- quences d'une capitulation de la Belgique. Avec une incomparable énergie, lisant l'avenir sans défaillance, calculant toutes les suites de sa résolution, Albert Ier a fait, en un instant, changer le cours que l'Alle- magne prétendait donner à cette guerre. Il a pris une responsabilité si redoutable que personne, si ce n'est un roi. n'eût osé la prendre. Il a dressé toute la Belgique contre le colosse allemand, qui lui proposait, pour prix du passage de ses armées, un marché qui eût tenté, peut-être, un coeur moins généreux et une intelligence moins large. Albert I"r a écarté l'offre d'être pavé en provinces françaises au moment même où il ne pouvait manquer de savoir ce que lui ménageait son refus : la Belgique envahie et occupée, sa capitale et son palais souillés par l'ennemi, Anvers, le « réduit natio- nal », assiégé et bombardé... Pour avoir prononcé ce LE CONFLIT EUROPEEN i35 « non » héroïque à la face du tentateur allemand, Albert Ier a conquis la grande immortalité. La Belgique qui, d'un seul élan, a suivi son roi, qui lutte à ses côtés avec une énergie infatigable, se couvre avec lui de gloire. Mais ce qu'elle doit savoir, c'est que ses sacrifices et ses souffrances ne lui rapporteront pas de la gloire seulement. Meurtrie, ensanglantée, pillée et rançonnée, la Belgique, avant qu'il soit long- temps, retrouvera ce qu'elle a perdu et le retrouvera au centuple. Quant à être pavée matériellement des ruines que le stupide envahisseur a accumulées sur son sol, elle peut en être certaine. Mais ce n'est pas tout. Pour la Belgique comme nation, pour la Belgique comme Etat, un avenir, plus brillant encore que celui qu'elle semblait avoir hier, s'ouvrira demain. Avec la chute de l'Empire allemand, recommencera, en effet, une ère de liberté pour les moyens et petits Etats. La politique des « grandes agglomérations » est finie. Cette politique, ce n'est plus la France, qui l'a payée si cher, qui la soutiendra. La domination germa- nique une fois abattue, cette insupportable et grossière tyrannie une fois détruite, la société des peuples repren- dra en Europe ses anciens usages. Chaque nation n'y comptera plus seulement, n'aura plus le droit d'y faire entendre sa voix qu'en vertu de ses millions de soldats et de ses milliers de canons. L'Europe sera libérée de la sauvagerie du nombre. Et, dès lors, le rôle d'un Etat comme l'Etat belge, avec son esprit de nationalité vivace et ses splendides ressources, peut être immense. . . Jacques Baoville. i3 octobre i g 1 4- 1 36 l'action française Après vingt ans. — Paix ou guerre. Nous nous sommes inclinés hier devant la dépouille sanglante de M. Jean Jaurès, et nous avons immédia- tement exprimé la réprobation que nous inspirait cet attentat deux fois criminel, puisqu'il est stupide. L'in- comparable honneur qui vient d'être accordé à M. Jean Jaurès de tomber en signe de sa foi et de sa doctrine affranchit sa personne des jugements d'ordre moral sur sa politique et sur son action. Seules, ses idées restent exposées au débat qui ne peut mourir. L'importante atténuation que les événements l'avaient contraint d'apporter à sa longue espérance d'une paix estimée éternelle et fatale se charge de répondre, répond seule, mais sans réplique, à la grande question sur laquelle se jugent les intelligences humaines : — Eut-il tort ? ou eut-il raison ? Depuis une vingtaine d'années, non seulement la France, mais le parti socialiste et démocratique français se trouvait au carrefour d'Hercule, entre le maximum et le minimum de l'effort national. Ma jeunesse a connu des socialistes presque chauvins. Il en était même d'antisémites, dont quelques-uns se retrouvèrent à l'affaire Dreyfus contre Dreyfus ou bien sur un terrain de stricte neutralité. L'hypothèse d'un socialisme nationaliste n'était pas plus improbable qu'une autre vers l'année 189/i. Le nationalisme sous-entend une idée de protection du travail et des travailleurs, et l'on peut même, au moyen de ces calembours qui sont fréquents en politique, y faire entrer l'idée de nationaliser le sol, le sous-sol, les moyens de production. Sans calembour, un sentiment national plus intense, avive par une administration plus sérieuse des intérêts natio- LE CONFLIT EUROPÉEN l3~J naux, en tant que tels, pouvait introduire dans l'esprit de nos lois un compte rationnel des fortes plus-values que la société-nation ajoute à l'initiative et à l'effort des particuliers, membres de la nation. Cette espèce de socialisme nationaliste était viable, à condition d'en vouloir aussi les moyens, dont le principal eût dépendu d'un gouvernement fortement charpenté. Si l'Etat doit être solide pour faire face à l'Etranger, il doit l'être bien davantage pour résister à cette insaisissable étrangère, la Finance, à ce pouvoir cosmopolite, le Capital 1 Il fallait aussi renoncer à une bonne moitié de l'idée démocratique et convenir que le membre de la nation n'est pas le premier individu venu, qu'il est autre chose encore qu'un Homme, à savoir un Français, né d'une famille française, et que cette famille aurait comme lui-même des intérêts, des mœurs, des traditions, des droits particuliers. Auprès et au-dessous de lui, soumis à un droit particulier lui aussi, pouvaient exister des métèques, associés, sujets, hôtes, amis, mais non par- ticipants de notre communauté. Cette communauté tutélaire devait avoir les moyens d'être respectée si on lui donnait la charge de protéger. Ce respect était dû plus rigoureusement à l'armée dont les juridictions et l'autorité résument tant de responsabilités délicates, graves, vitales ! Le « communisme scientifique » ne répugnait aucunement, si on le prenait en lui-même, à cette discipline. Il y poussait même un peu. On l'accusait de préparer un avenir en forme de caserne. Eh bien, sur la caserne, il était naturel d'arborer le drapeau. A la Cocarde de Barrés, j'ai connu, il y a vingt ans, de ces socialistes d'abord français, particulière- ment communs en Lorraine, et non sans de fortes raisons ! i38 l'action française Raisons fortes qui pouvaient se réduire à une seule : la possibilité de la guerre. Mais ces raisons perdaient leur force, elles tombaient à plat si la guerre était im- possible, si les progrès de la science, si le tribunal de la Haye, qui devait être établi en 1900, si l'unification socialiste qui devait se réaliser en 1904, nous assuraient une ère de paix européenne et planétaire. Sous une influence métaphysique « trop allemande », M. Jean Jaurès et ses amis embrassèrent cette hypotbèse paci- fiste. Us adoptèrent tout ce que l'autre excluait : le parlementarisme, le jeu des partis, le gouvernement sans chef personnel et sans durée ni tradition. Marcel Sembat l'a dit de la façon la plus' explicite: les actes républicains et démocratiques des Français ont toujours sous-entendu qu'ils n'envisageaient pas l'hypothèse guerrière ; devant un avenir guerrier, il eût fallu s'unir au lieu de se quereller et donner à l'union, pour vivant emblème, le Roi. M. Jaurès et ses amis se montraient donc fidèles à la tradition républicaine ; à peine s'ils s'en distinguèrent, en en prenant une conscience absolue, en jouant tout, absolument tout, sur cette carte de la paix future, sur l'absurdité qu'ils prêtaient un peu gratuitement à nos retours au moyen âge, comme di- saient, il y a quinze ans. ceux qui nous traitaient d'es- prits attardés et visionnaires du passé. Visionnaires, nous ! Et c'était eux qui nous le disaient ! Comme, au contraire, la nécessité d'être forts en tant que nation s'imposait de plus en plus à nos esprits ou plutôt à nos yeux et à tous nos sens, par son évidence grossière, nous recherchions avec une anxiété profonde les conditions et les moyens de la force de la patrie. Cette recherche nous avait aiguillés tout droit à la nécessité de l'action royaliste. On lit dans LE CONFLIT EUROPÉEN l3o, une page de l'introduction à Y Enquête sur la Mo- narchie : — « Cela est très sensé, me disait un socialiste à « qui je communiquais nos premiers travaux, seulement « vous raisonnez comme s'il ne devait pas se produire « de transformations... » Eux, raisonnaient comme si les transformations devaient se produire daus le sens de la pacification graduelle, caractérisée par un état de consommation pure, renouvelée de l'abondance et de l'oisiveté de l'âge d'or. Evolutionnistes de formation, concevant l'avenir suivant un développement unilinéaire, à la manière de M. Léon Bourgeois, ce fut pour eux un simple jeu d'écriture ou de langage que de prouver par a plus b de combien de façon nous marchions, nous courions au régime de la société des nations, les idées nationales, les faits nationaux devant se décomposer avant même qu'une génération d'hommes eût vécu ! Nous soutenions la thèse contraire, nous montrions que, partout, grandes, petites, avancées, arriérées, les nationalités contemporaines frémissaient, se tendaient vers l'indépendance, vers l'influence ou, pour les plus fortes, vers la domination. Nous attestions toutes les couleurs de la carte. Nous invoquions tous les récits des observateurs attentifs. Nous priions le public de se rendre compte de l'énorme pression exercée devant nous, sur nous, à Paris, par toutes les races de l'univers. Etait-ce le moment de permettre à notre nationalité de fléchir ? Nous était-il permis de la laisser s'affaiblir quand tout conspirait, près de nous, et par conséquent contre nous, à se fortifier. — Cela nous est permis, répondait-on. Cela nous i/(0 l'action française est même prescrit. Oui, c'est bien le moment ! Nous devons cheminer à la tète de tous les peuples, auxquels, comme en 18/18, il nous faut « déclarer la paix ». Yoilà l'erreur qui a plus ou moins dominé depuis vingt ans la politique française. Elle l'a menée absolument pendant les quatorze ans qui s'étendirent entre Fachoda (1898) et Agadir (191 1). Si cette erreur ne l'eût pas emporté, l'Etat-Major général de l'armée française ni le service de renseignements n'auraient eu à subir les affronts, les persécutions et les ruines qu'on leur infligea; on n'eût pas offensé de parti pris les arrêts de la juridiction militaire ; on n'eût pas infligé aux armées de terre et de mer l'humiliante direction des André-Picquart-Pelletan ; on ne se fût pas privé, au dehors, de la magnifique influence européenne repré- sentée par notre ambassade du Vatican ; on ne se fût pas lancé dans ces vexations religieuses ni dans ces luttes de classe qui, pour être caractéristiques du régime démocratique et républicain, d'après Marcel Sembat, n'en détruisent pas moins les ressources intérieures d'un Etat qui doit manœuvrer au dehors. C'est parce que le souci extérieur n'existait point que l'on a pu per- sévérer dans ce régime démolisseur. Depuis 191 1. on u '\ a persisté que par habitude et faux pointd'honneur, nécessité de manœuvres parlementaires ou électorales: le cœur n\ (Hait plus. Mais que de fois magistrats ou chefs responsables parurent murmurer des sommets du pouvoir : — Si nous avions su ! Et si nous avions mieux prévu ! Il eût été possible de prévoir comme de savoir. L'his- toire mieux interrogée aurait dû prévenir M. Jaurès el les socialistes qui le subissaient tous qu'ils tournaient le dos à leur siècle. L'évolution, comme ils disent, ne LE CONFLIT EUROPÉEN 1 4 1 va pas à l'unité, mais bien à la diversité. Nous sommes moins près des Etats-Unis d'Europe, Bainville nous l'a souvent dit, qu'aux temps des Vergennes et des Choi- seul, qui en étaient moins près qu'Henri IV, au moment du projet de paix perpétuelle, dont le simple rêve était de beaucoup inférieur à cette Unité du monde chrétien que le moyen âge a réalisée. Cette diversification crois- sante emporte des risques de guerre croissants. Ceux qui ne font que les découvrir d'aujourd'hui ont bien mal lu les avertissements que leur donnaient, dès 1897, la première guerre des Balkans, puis la guerre de l'Espagne et de l'Amérique, la guerre du Transvaal, la guerre de Chine, la guerre russo-japonaise et ce coup de Tanger que nul ne comprit, semble-t-il, si l'on s'en rapporte à l'histoire du parti socialiste et même de tout le parti républicain !... Il fallut l'envoi du Panther pour rouvrir enfin l'entendement d'une moitié environ du monde officiel. L'autre moitié fut irréductible jusqu'à ces derniers jours : ni la guerre de Libye, ni les deux dernières guerres balkaniques, animées d'un nationa- lisme si décisif, ne réussirent à convaincre un pacifisme invétéré. Les concessions faites à l'évidence l'ont été, pour ainsi dire, sous la pression aiguë de ces dernières heures. Guillaume II avait contraint nos modérés à la loi de trois ans : ce même Guillaume accula les jauré- siens à la sensation de la patrie en danger. Il y avait même un vif contraste, entre l'étendue des brutalités germaniques et la modicité des concessions de M. Jean Jaurès. Ce qu'il accordait était, je dois le dire, infiniment moins sensible que ce qu'il réservait encore. Plusieurs lui surent gré de son adhésion partielle à la vérité, mais l'immense majorité continuait de mesurer avec épouvante les proportions et les circonstances de 1^2 l'action française son erreur. Sa mort tragique en de tels jours prend donc figure de symbole. Avec Jaurès, s'évanouit l'ancienne façon, humanitaire, révolutionnaire, romantique, de rêver les rapports du présent et de l'avenir. L'homme meurt dans la défaite de son rêve. On dirait même qu'il en est mort. C'est la grande pitié de sa brusque agonie. La balle indigne et sotte tirée contre lui par un fou était pourtant d'un fou que menait l'accumulation des pas- sions du moment, des épreuves de la veille, des aven- tures politiques suivies depuis vingt ans par Jaurès et par l'importante fraction du pays qui le suivait. Et si, comme on le dit, le jeune assassin a passé par le Sillon, s'il a été bercé là-bas par la chanson non moins pacifiste et non moins humanitaire d'un autre Jaurès, il n'est pas impossible que ce coup de folie tire en partie son origine d'un coup de déception et que son acte de désespoir criminel soit né des désillusions radi- cales d'un esprit mal équilibré. Villain eût été contenu en d'autres temps par la crainte de la vindicte publique : la situation révolutionnaire, la gueire privée, rendue possible par le scandaleux acquittement de l'assassin de Gaston Calmette, venait d'emporter ce frein social salu- taire. Que pouvait-il rester en ce point, le plus faible de la société humaine, dans le tendre et farouche cer- veau d'un agité dément ? Il y restait le vent qui passe, le souille des angoisses et des soucis du jour. Je n'explique ni je n'excuse. Je constate. Au degré le plus bas de l'échelle de l'être, à ce point d'intersection du crime et île la folie, dans ce domaine de l'irréflexion et de l'inconscience sinistres, la nature des choses fran- çaises contemporaines est venue porter un témoignage aussi douloureux que certain de la profondeur de l'évo- lution nationaliste telle qu'elle était annoncée parla LE CONFLIT EUROPÉEN l43 sagesse, par le patriotisme et par la raison depuis un laps de plus de vingt ans ! Charles Maurras. a août iyi 'i. Pourquoi l'Allemagne a fait la guerre. Pourquoi les Allemands ont-ils engagé, dans ces conditions d'inégalité absurde, cette guerre qui ne peut que mal tourner pour eux? Pourquoi, après de longues années de paix, après avoir laissé passer tant d'occa- sions qui leur eussent été infiniment plus favorables, se sont-ils jetés soudain dans cette mêlée en réalisant contre eux-mêmes la coalition qu'ils avaient lieu de craindre au plus haut degré, que leur politique devait à jamais s'efforcer de prévenir ou de dissoudre ? Pourquoi l'Allemagne est-elle allée, avec un aveuglement furieux, au-devant de sa perte ? C'est, pour beaucoup, une énigme. Et cette énigme a d'abord troublé ceux qui ont suivi depuis plusieurs années la politique allemande. Il n'est pas difficile, en effet, de se rendre compte du caractère incomplet et in- suffisant des explications, souvent contradictoires, qui sont couramment proposées quant aux causes déter- minantes du conflit. On dit, par exemple, que la race germanique, dans son rêve insensé d'hégémonie unique- ment universelle, n'a pas craint d'affronter la moitié, ou peut s'en faut, du genre humain en promettant une victoire colossale. Mais cette idée-là, c'est une idée- peuple, une idée comme en peuvent nourrir des foules ivres d'impérialisme ; ce n'est pas une conception ac- ceptable pour des gouvernants, pour des diplomates, i44 l'action française pour des chefs d'armée qui sont instruits, qui se ren- dent comptent des réalités et des difficultés des choses. Lorsqu'on dit encore que Guillaume II a entrepris une guerre de diversion, pour esquiver le péril social et pour mettre fin aux difficultés économiques de son Em- pire, on ne s'aperçoit pas que cette hypothèse ruine la précédente, laquelle s'appuie sur l'unité morale du peuple allemand. Sans compter que Guillaume II pou- vait fort bien s'arranger avec « ses » socialistes et que la forte armature de la Constitution fédérale allemande le mettait à l'abri de toute inquiétude sérieuse de ce côté-là. Quant aux crises économiques, elles sont nor- males dans tous les pays de grande industrie qui en sont encore à la période de croissance ; les Etats-Unis en ont connu de terribles et dont ils ont toujours réussi à sortir... D'ailleurs nous commençons à n'avoir plus besoin, pour comprendre ce qu'a fait l'Allemagne, de ces expli- cations très générales et dont aucune n'est entièrement satisfaisante. V mesure même que les événements s'ac- complissent et tournent plus mal pour les armes austro- allemandes, des documents décisifs et lumineux viennent au jour. Le Livre blanc anglais, le Livré orange russe, nous livrent le dessous des cartes, nous dévoilent les ressorts qui ont fait agir le gouvernement impérial, qui l'ont précipité dans cette mortelle aven- ture. On avait cru d'abord — et telle avait été notre opi- nion durant les journées décisives de la fin de juillet. — que l'Allemagne avait été entraînée à la guerre par la] suite et le développement naturel de sa politique d'inli- midation et d< menace. Depuis L'ultimatum de l'Au- triche à la Serbie jusqu'à l'ultimatum de l'Allemagne à |E CONFLIT EUROPÉEN 1 45 4) la Russie, tout s'est passé, en effet, de même qu'en 1909, par exemple, ou comme pendant les séances les plus pénibles de la conférence de Londres, lorsque l'Alle- magne et l'Autriche, en faisant du bruit avec leur sabre, obtenaient de la Triple Entente toutes les concessions sans en excepter les plus humiliantes. Il paraissait donc plausible que, sur la ferme résistance de la Russie au nouvel ultimatum allemand (la Russie étant infiniment mieux prête à la guerre en 19 14 qu'en 1909), tout eût cassé et que la fameuse « conflagration géné- rale » eût éclaté par le fait de la difficulté austro-serbe, les alliances se trouvant engagées à fond et le casas Jœ- deris se présentant avec toute la pureté possible pour le groupe austro-allemand d'une part et pour le groupe franco-russe de l'autre. Cependant les révélations du Livre orange (complé- tées par un précieux témoignage de M. Hanotaux, publié au Figaro) sont venues nous montrer que les choses n'avaient pas suivi ce cours rigoureux. Il est établi désormais que l'Autriche, au moment suprême, a marqué une hésitation, et que ce temps d'arrêt, im- médiatement salué et favorisé par le gouvernement russe, dont la bonne volonté et la loyauté ont été indis- cutables, eût permis, si l'Allemagne l'avait voulu, de régler la question sans recourir aux armes. Or l'Alle- magne n'a pas voulu. Elle a brusqué le mouvement. Loin de pouvoir plaider qu'elle a fait la guerre pour sa- tisfaire à ses engagements d'alliée envers l'Autriche, qu'elle a fait la guerre par point d'honneur, il est avéré aujourd'hui que c'est l'Allemagne qui a entraîné dans le tourbillon une Autriche déjà hésitante et repentante, que c'est l'Allemagne qui a assumé toute la responsa- bilité de la guerre européenne. i40 l'action française En prenant cette redoutable initiative, quels plans a-t-elle pu former ? A. quels mobiles a-t-elle obéi ? Il semble que, sur ce point encore, la pleine lumière ne soit pas éloignée de jaillir. Souvenez-vous des ar- ticles, d'un ton si extraordinaire, où, voilà six mois, la Gazette de Cologne recommandait, contre la Russie, la « guerre préventive». Rappelez-vous les manifestations publiques d'une violence et d'une sauvagerie toutes particulières qui ont accompagné, à Berlin, le départ de l'ambassadeur russe. Rappelez-vous l'appel des so- cialistes allemands à la guerre sainte contre la « bar- barie » moscovite. Rappelez-vous l'arrestation de l'im- pératrice douairière de Russie grossièrement renvoyée à Copenbague, la correspondance bistorique des mi- nutes suprêmes entre Guillaume II et le tsar et l'agres- sive nervosité de l'empereur allemand, suivie, après la rupture, des plus insultants reproches de déloyauté à l'adresse de l'ancien ami, du Romanof à qui le Hohen- zollern avait juré de conserver l'amitié traditionnelle de la Cour de Berlin. Qu'on rassemble tous ces traits ; il apparaît alors avec clarté que c'est contre la Russie que l'Allemagne, unie dans la terreur que lui inspire le slavisme, a dirigé son agression ; que c'est la menace slave, la force crois- sante de la Russie qui étaient le cauchemar de l'Empire allemand, qui ont fait délirer toute l'Allemagne. Hanté par le péril russe, Guillaume II est allé, pour mieux en finir, sejeter dans la gueule de l'ours. Nous ne savons pas ce qui serait arrivé si les choses s'étaient passées de telle sorte que l'Allemagne fût res- tée, comme elle s'en flattait, en tète à tête avec la Russie. Ce qui est nfmiment probable, c'est que le gouverne- ment impérial a cru pouvoir espérer que la France n'in- LE CONFLIT EUROPÉEN 1^7 terviendrait pas. Ce qui est sûr, c'est qu'il a compté que la Belgique livrerait passage à ses armées ; que, par conséquent aussi l'Angleterre n'aurait pas lien d'entrer en ligne. Le gouvernement impérial s'est dit que la France, la Belgique et l'Angleterre offraient en Europe les trois modèles les plus parfaits du gouvernement électif et parlementaire, celui qui est pour le moindre effort, celui qui est le moins doué de prévoyance, le moins propre aux grandes décisions. Le gouvernement impérial — c'est sa faute irréparable — n'a compté ni avec la nation française ni avec la nation belge, ni avec le caractère et les traditions de trois peuples anciens et fiers, qui se sont retrouvés pareils à eux- mêmes sous la politique électorale des radicaux-so- cialistes de France, des catholiques de Belgique ou des libéraux du Royaume-Uni. Le gouvernement impérial a fait trop bon marché aussi des grands chefs militaires et politiques des Etats qu'il prétendait traiter par prétention. Tout à son idée fixe d'en finir avec le péril slave, il a oublié Joffre et Castelnau, Albert Ier et le général Léman, George V et la vieille aristocratie whig. . . Ce sont des dédains que Guillaume II a payés chèrement. Ce sont des calculs dont l'insuffisance doit lui coûter sa couronne. Jacques Bain ville. 9 octobre 191 4. Une démence. Il importe de dénoncer, je ne dis pas au patriotisme, je dis à la raison, je dis à l'instinct de conservation du i/|8 l'action française peuple français, l'échange de lettres qui vient d'avoir lieu entre M. Alfred Naquet et M. Gustave Hervé. Le texte de ces deux documents a paru dans la Guerre sociale du samedi 19 et du dimanche 20 septembre. Tout patriote réfléchi les lira, les méditera, les conservera, et sera dé- sormais fixé sur un genre de folie politique à surveiller de près. M. Alfred Naquet expose les alarmes que lui inspire la renaissance du patriotisme auquel M. Gustave Hervé prend part. De ces alarmes, les unes ont trait à la vie intérieure du pars, il redoute un retour au Concordat. la rentrée des sœurs dans les hôpitaux, la revanche du cléricalisme, etc. Comme M. Hervé écarte d'un revers de main, presque sans discussion, ces « vaines alarmes » (car il est un peu là, M. Gustave Hervé), négligeons aussi cet aspect du problème abordé. Aussi bien, c'est dans la question extérieure que MM. Naquet et Hervé découvrent et formulent la démence que l'on va voir. M. Naquet a jadis fait connaître son sentiment sur la France. Il a souhaité qu'elle se donnât en sacrifice au genre humain : quand réclusion de la démocratie en- traînerait la disparition de la nationalité française, eh bien, ce ne serait pas trop cher pour M. Naquet. Cette opinion n'ayant plus cours par la faute de l'empereur allemand qui nous a mis dans la nécessité de nous dé- fendre. M. Naquet se décide à approuver la guerre : « Allons-y carrément, arc,- V enthousiasme naturel de notre race. » On ne savait pas que la race juive à la- quelle M. Naquet appartient se confondit avec la race bretonne de M. Gustave Hervé. Mais, ajoute M. Naquet: « Veillons au grain, conservons soigneusement nos posi- tions. » LE CONFLIT EUROPÉEN l49 Il faut sauver la patrie menacée, « c'est entendu », mais il faut aussi sauver l'esprit de la révolution. Cet esprit peut permettre l'écrasement du militarisme prus- sien à Berlin, comme le veulent les Anglais, qui « ont raison » : « il ne doit pas rester pierre sur pierre de [Empire allemand et de l'Empire d'Autriche ». Com- plétons l'Italie, la Serbie, la Roumanie, reprenons l'Al- sace, rendons Posen à la Pologne, le Slesvig et le Hols- tein au Danemark, mais, spécifie M. Naquet, l'Alle- magne ainsi dépouillée de ses prises, « ne lui enlevons rien de ce qui est réellement allemand et même, pour lui montrer que nous combattons le gouvernement impérial et non le peuple, si celui-ci a le courage de faire un beau geste et de proclamer la République, laissons les Allemands d'Autriche s'annexer librement à la nouvelle fédération. » M. Naquet s'élève avec vivacité contre le projet « ri- dicule » de « briser l'unité allemande » , d'annexer à la France et à la Belgique « contre leurs vœux » les pro- vinces rhénanes. Cela, dit-il, « frapperait de discrédit » les protestations de la France contre l'annexion de l'Al- sace et de la Lorraine. Et cela d'ailleurs ne saurait durer... M. Naquet fait bon marché de tout ce que l'his- toire et la géographie auraient dû lui apprendre tant sur la fragilité des unités allemandes que sur la facilité ex- traordinaire avec laquelle les villes rhénanes de langue germanique se sont, à plusieurs reprises, unies à la France. Un respect fétichique de l'unité allemande se confond pour lui avec le culte de la République et la religion de la démocratie. La réponse de M. Hervé était attendue sans curiosité. On l'aurait écrite à l'avance. Tout le monde prévoyait qu'il répondrait avec son impavide aplomb, né du dé- l5o l'action française lâchement absolu du vrai et du faux, du droit et du tort, d'un mépris completde l'histoire et de l'expérience, enfin de cette grosse rhétorique simpliste qui, pour faire disparaître une difficulté réelle, se contente de mettre l'objection dans sa poche... Pourtant, nous n'osions espérer que la réponse de M. Hervé serait aussi exac- tement conforme au questionnaire de son « maître et ami », M. Naquet : M. Hervé écrit : <( ...Quand le peuple allemand aura vomi ses Hohen- zollern... » [Ce peuple les vomira-t-il ? M. Hervé n'en veut pas douter. M. Naquet se contentait de rêver un beau geste républicain de l'Allemagne. Ni l'un ni l'autre n'adopte notre programme radical : détrôner les Hohenzollern, morceler la Prusse, Berlin ville libre.] ...Quand le peuple aura l'orni ses Hohenzollern, on voit mal l'Angleterre et la France assez folles pour refuser à la Confédération germanique reconstituée les dix mil- lions d'Allemands gui lui reviennent. Touchera l'unité nationale allemande au moment où l'Italie, la Serbie, la Pologne, la France elle-même, se battent pour la liberté des nations , serait un tel crime et une telle imbécillité que jamais, etc., etc. Nous ne savons pas quelle notion peut avoir M. Gus- tave Hervé du crime politique ou moral. Pour l'imbé- cillité nous allons la lui faire admirer dans ses propres colonnes. Le même numéro de la Guerre sociale qui publiait la lettre de M. Naquet renfermait aussi une lettre d'un révolutionnaire italien, mazziniste ardent, partisan d'une République romaine, coreligionnaire étroit de M. Gustave Hervé. Ce « cousin italien », comme il s'appelle, et qui signe Fabrice Romano, écrit LE CONFLIT EUROPÉEN l5l la table des volontés du peuple italien, c'est-à-dire des siennes et de celles de son parti. Ce programme, en trois articles, annonce la reconstitution delà « véritable unité italienne » avec le « Trentin, Trieste et l'Istrie ». L'Istrie ? M. Romano s'aperçoit tout de suite que l'Is- trie, dont les seules villes comprennent deux tiers de population slave, croate ou slovène, et dont les cam- pagnes sont toutes slaves, ne fait guère partie du terri- toire de l'Italie ! Aussitôt il inscrit ce repentir plein de saveur : « L'Istrie, non pas par gourmandise, mais parce que la paix future (nous voulons tous, n'est-ce pas, cou- sin de France, que la guerre actuelle soit la dernière guerre ?) a des nécessités politiques et géographiques qu'il faut absolumeut respecter. » Ainsi la raison d'Etat grimée de pacifisme inspire au révolutionnaire italien la ferme volonté d'occuper une terre non italienne et d'en dépouiller le voisin. Ces nécessités politiques sont mieux spécifiées encore à l'ar- ticle suivant du même programme : «Enfin, Avlona (Valonad), étantle Gibraltar de l'A- driatique, le peuple italien est disposé à la laisser occu- per par la monarchie italienne, bien qu'il lui soit déplaisant de piétiner sur le bien d'autrui. Il se pliera devant une nécessité gui lui est démontrée inéluc- table. » C'est le journal de M. Hervé qui souligne ces derniers mots en les enregistrant sans la moindre protestation. M. Hervé admet, et sans doute aussi M. Naquet, que la prise de possession par le peuple italien et la monarchie italienne (S.P.Q.R.) du Gibraltar de l'Adriatique soit une inéluctable nécessité. Mais le même malheureux homme crie à la folie, au maboulisme, à l'imbécillité i5a l'action française si, pour mettre la Bête allemande hors d'état de nuire, la France, la Belgique, l'Angleterre s'assurent de territoires ou de têtes de pont sur le Rhin ; si ces puissances attaquées dans des conditions odieuses, dé- vastées avec une furie et une barbarie sans exemple, prennent des précautions contre un regain militaire alle- mand, contre l'unité politique, condition de ce regain; ou si même elles songent à refuser à 10 millions d'Al- lemands d'Autriche la faculté de faire corps avec 60 ou 65 millions d'Allemands prussianisés ! M. Hervé ne dit pas que ces précautions sont, à son avis, exorbitantes, il ne les discute pas, il ne les examine même pas, il les tient pour inexistantes : des nécessités politiques et géographiques, qu'est-ce que cela pour la France ? L'argument qui valait tout à l'heure pour l'Italie s'ef- fondre aussitôt. Cela n'existe pas. Cela ne peut pas exister, et l'on peut en jurer, M. Gustave Hervé n'y a jamais pensé. Il y pensera demain. Il cherchera, pour s'évader de la sotte prison qu'il vient de se construire, le formu- laire de quelque blague nouvelle, de quelque sophisme nouveau. Mais le peuple français qui n'est pas une bête n'a pas envie de faire plus longtemps le dindon de ces farces humanitaires. Ce qu'Hervé n'a pas vu, la nation le voit aussi clairement que le subtil révolutionnaire venu d'Italie pour illustrer le beau texte de MM. Alfred Naquet et Gustave Hervé : ce n'est pas pour créer une plus grande Allemagne que nos pauvres soldats re- çoivent, ces jours-ci, l'orage du fer et du feu ! Charles Maurras. 21 septembre 191 !\. TABLE DES xMATIERES Le devoir national. Pages. Le moral, par Charles Maurras 3 La première classe, par Léon Daudet. , 9 Les âmes cornéliennes, par Léon Daudet 12 Notre jour des Morts, par Charles Maurras l5 II La guerre. Alsace et Lorraine, par Charles Maurras 21 Le nœud de la guerre, par Léon Daudet 23 Paris, par Léon Daudet 26 La perfection, par Charles Maurras 3o Récit des temps mérovingiens, par Charles Maurras. . 3i Cunctator et Gott-Mit-Uns, par Léon Daudet. ... 33 Pourquoi la guerre est longue, par Jacques Bainville. . 37 III La politique française. L'embusqué, par Charles Maurras A3 Vers l'unité française, par Charles Maurras 47 Les doctrines écroulées, par Charles Maurras. ... 5o l54 TABLE DES MATIÈRES Un entretien avec Monseigneur le duc d'Orléans : la France et la guerre, par Charles Maurras et Maurice Pujo. . 53 Le salut du pays, par Charles Maurras 67 Pour le gouvernement établi, par Charles Maurras. . . 75 11 La question religieuse. Pie \ et notre force, par Henri Vaugeois 81 Campagne de division : la « guerre des curés » et la guerre aux curés, par Charles Maurras 84 La paix religieuse et morale, par Charles Maurras. . . 88 Un grand bienfait, par Charles Maurras 90 L'éternelle Allemagne. Le fédérateur allemand, par Charles Maurras. ... 97 L'infériorité allemande. — Leur férocité, par Léon Daudet. 102 Le système « Attila », par Léon Daudet 106 Reims sera vengée, par Louis Dimier 109 Si Bismarck revenait..., par Jacques Bain ville. . . . n3 Individualisme et pangermanisme, par Charles Maurras. 116 VI Le conflit européen. La naissance du conflit ; les alliances engagées, par Jacques Bainville 127 La guerre des nations, par Jacques Bainville 128 TABLE DES MATIÈRES l55 Albert Ier et la Belgique, par Jacques Bainville. . . . i33 Après vingt ans. — Paix ou guerre, par Charles Maurras. i36 Pourquoi l'Allemagne a fait la guerre, par Jacques Bain- ville 1^3 Une démence, par Charles Maurras 1^7 Poitiers. - Société française d'Imprimerie. BLOUD et GAY, Editeurs, 7, Place Saint-Sulpice (PARIS- VIO "PAGES ACTUELLES" Nouvelle Collection de volumes in- 16. — Prix : 0.60 Le soldat de 1914. — Le Salut aux Chefs, par René Douane, de l'Académie Française. Les Femmes et la guerre de 1914, par Frédéric Masson, de l'Académie Française. La Neutralité de la Belgique, par Henri Welschin- ger. de l'Académie des Sciences morales et politiques. Du XVIIIe Siècle à l'Année sublime, par Etienne Lamy, Secrétaire perpétuel de l'Académie Française. Rectitude et perversion du Sens national, par Camille Jcllian, Membre de l'Institut, Professeur au Collège de France. L'Héroïque Serbie, par Henri Lorin, Professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux. Contre l'Esprit Allemand. De Kant à Krupp. par Léon Daddbt. Patriotisme et Endurance, par S. Km. le Cardinal Mercier, Archevêque de Matines. L'Armée du Grime, par Vindex, d'après le Rapport officiel de la Commission française d'enquête. La Cathédrale de Reims, par Emile Mali:. Le Général Joffre, par G. Blanchon. Rédacteur au Journal des Débats. Le Martyre du Clergé belge, par A. Mki.ot, Député de Xainur. Confiance. Prière, Espoir, Lettre sur la Guerre, par S. G. Mer Mignot, Archevêque d'Albi. Contre l'Esprit allemand. Mesures d Après-Guerre. par Léon Daudet. La Basilique dévastée, par \ index. Le Général Gallieni, par G. Blanchon. Les Leçons du Livre Jaune (1914 , par Henri Welschinger. N° 18. La Signification de la Guerre, par H. Bergson, de l'Académie Française. N» 1. N» 2. N" 3 N° 4 N° 5 N° 6 No 7 N° 8 Nn 9. No N" 10 11 No 12 N» 13 N" 14 No No No 15 16 17 N° 19. La Belgique en Terre d'Asile, par H. Carton de Wiart, Ministre de la Justice. N° 20. Les Sous-Marins, par le lieutenant de vaisseau G. Blanchon . N° 21. Les Procédés de Guerre des Allemands en Belgique, par Henri Davignon. N° 22. Le Roi Albert, par Pierre Nothomb. N° 23. En Guerre, Impressions d'un Témoin, par F. de Brinon. N° 24. Les Zeppelins, par G. Besançon, Secrétaire général de l'Aéro-Club de France. Illustré. N" 25. La France au-dessus de Tout, Lettres de Combat- tants, rassemblées par Baoul Narsy. N° 26. L Opinion catholique et la Guerre, par Imbart de la Tour, de l'Acad. des Sciences morales et politiques. N° 27. La Charité et la Guerre. Tableaux et Croquis, par G. Lechartier. N° 28. Les Surboches, par André Beaunier. N° 29. Contre les maux de la Guerre, Action publique et Action privée, par Henri Joly, de l'Académie des Sciences morales et politiques. N° 30 Le Général Pau, par G. Blanchon. N° 31. L'Allemagne s'accuse. Pour servir à l'Histoire de la Guerre Européenne, par Jean de Béer. N° 32. Pendant la Guerre. Lettres pastorales et Allocutions, par S. E. le Cardinal Amette, Archevêque de Paris. N° 33. L Allemagne et la Guerre européenne, par Albert Sauveur, professeur à Harvard University. Pré- face de Henri Le Chateher. de l'Acad. des Sciences. N° 34. Les Catholiques allemands, hier et aujour- d'hui. Quelques précédents au cas du Cardinal Mercier, par le comte Begouen. N ' 35. Notre « 75 », par Francis Marre. N° 36. L'Opinion américaine et la Guerre, par Henri Lichtexberger. N' 37. L Occupation allemande à Bruxelles racontée par les Documents allemands. Avis et procla- mations affichés à Bruxelles du 20 août 1914 au 25 jan- vier 1915. Introduction, par L. Dumont-Wilden. N° 38. A un neutre catholique, par Mgr Batiffol. N° 39. Dans les tranchées du front, par Francis Marre. N° 40. L Esprit philosophique de l'Allemagne et la Pensée française, par Victor Delbos, de l'Institut. N» 41. La France de Demain, par Hébrard de Villeneuve. N05 42-43. Comment les Allemands font l'opinion. Nouvelles de guerre affichées à Bruxelles pendant l'occupation. Introduction par L. Dumont-Wilden. 2 volumes. N° 44. Les Catholiques espagnols et la Guerre, par Maurice de Sorgues. N° 45. Un examen de conscience de l'Allemagne, par P. Hazaru, officier interprète. — id8 — N° 46. Guerre et Philosophie, par Maurice de Wclf, pro- fesseur aux Universités de Louvain et de Poitiers. N° 47. Les Aumôniers militaires, par Geoffroy de Grandmaisox. N° 48. Les Arabes et la Guerre, par Ernest Daudet. N° 49. Le Général Maunoury, par Miles. Rédacteur au Correspondant. N° 50. La vraie France et 1 Evolution du Patriotisme, par Samuel Rocheblave. N° 51. Le Martyre du Clergé français, par l'abbé Eugène Griselle. N 52. La conduite des Allemands en Belgique et en France d'après l'enquête anglaise, par Henri Davignon. Nos 53-54. La Presse et la Guerre. Le Journal des Débats, par Raoul Narsy. N° 55. La Mission du Prince de Bulow à Rome, par Henri Welschinger. N« '56. La guerre telle que lentendent les Améri- cains et telle que l'entendent les Allemands. par Mortox Prince. N08 57-58. La Presse et la Guerre. Le Figaro, par Julien de Narfon. N° 59. Le Duel franco allemand en Espagne, par Louis Arnoui.d. Nos 60-61. La Presse et la Guerre. L'Action française, par Jacques B.unville. La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance The Libra University of Date Duel FEB 27 1987 FEB171987 t*